L’art d’embrasser sa culpabilité avec Valérie Tong Cuong

Dans le paysage littéraire français actuel, où le roman social a de nouveau la cote, Valérie Tong Cuong se distingue par son recours soutenu à la psychologie.
Photo: Patrice Normand Dans le paysage littéraire français actuel, où le roman social a de nouveau la cote, Valérie Tong Cuong se distingue par son recours soutenu à la psychologie.

Le voisin de Valérie Tong Cuong, ce jour-là, est resté de marbre. Témoin de l’agression gratuite subie par le fils de l’écrivaine, il n’a pas levé le petit doigt. L’événement, vieux de plusieurs années, n’est pas spécifiquement raconté dans le roman Les guerres intérieures, mais il a servi d’ancrage à l’invention de personnages écorchés, comme ce voisin, par leur lâcheté et leur manque de courage.

La culpabilité, pourtant, ne causera pas seulement des cauchemars à Pax Monnier, témoin inerte d’une violente agression, et à Emi Shimizu, restée aveugle à la crise suicidaire d’un collègue. Signe d’une réelle compassion à l’égard des victimes, elle mutera peu à peu vers une forme de renaissance. Autrement dit, se sentir coupable, c’est plus noble que vous le croyez.

 

« Ceux qui sont confrontés à de graves épisodes de culpabilité traversent un processus assez universel d’introspection, dit-elle. La culpabilité nous fait visiter des aspects autrement inaccessibles de nous-mêmes. »

Quelques années après le choc, la mère de famille heurtée par la couardise du voisin a fini par le comprendre et par abandonner toute colère. Et par utiliser cette nouvelle sensibilité comme moteur d’écriture. « On croit qu’il faut se débarrasser du sentiment de culpabilité, mais il montre que nous ressentons un devoir de justice par rapport au monde, une sorte de contrat social et moral. Si on agit mal aujourd’hui, par lâcheté ou par faiblesse, on va généralement produire un acte de courage demain, en réponse à la lâcheté d’hier. C’est aussi la culpabilité qui nous pousse au changement : elle est un véritable moteur vertueux. »

Psychologies croisées

Dans le paysage littéraire français actuel, où le roman social a de nouveau la cote, Valérie Tong Cuong se distingue par son recours soutenu à la psychologie. Si ses intrigues racontent aussi l’époque, comme son épatant roman précédent, Par amour, révélant de troublants récits oubliés de la Seconde Guerre mondiale au Havre, elles peignent surtout les déchirements humains et les circonvolutions de l’âme. Elle confie dévorer les ouvrages de science comportementale ou de neurosciences dès que l’occasion se présente, se passionnant pour la conscience et pour « les connexions infinies entre le corps et le cerveau ».

« Je fais partie de ceux qui pensent que le corps commande l’esprit autant que l’inverse, et qui ont une vision un peu holistique de l’humain », glisse-t-elle.

Ce qui arrive à Alexis, le jeune homme victime d’une violente agression dans son roman, en est une éloquente illustration. Aux meurtrissures de son corps s’ajoute une dégringolade mentale et sociale, qui ne pourra se résorber qu’en attaquant tous les fronts à la fois.

« Il aura d’abord honte de ne pas savoir se réparer rapidement et de ne pas avoir su sortir gagnant de l’épreuve, raconte Valérie Tong Cuong. L’humain prend beaucoup de temps à traverser le processus qui le mène de la culpabilité au changement. De la colère à la honte, puis à l’autojustification et au déni, et finalement à une certaine sérénité, il y a quantité d’étapes, que j’ai voulu incarner dans ce roman et qui me paraissent fascinantes. »

Masques sociaux

Le jour de l’agression, Pax Monnier passe furtivement à son appartement, le temps d’enfiler de nouveaux vêtements pour se rendre au rendez-vous le plus important de sa carrière d’acteur. Les bruits qu’il entend au deuxième étage sont-ils ceux d’une altercation violente ? Ce son aigu est-il un cri de douleur ? Submergé par la quête inespérée du rôle de sa vie dans un gros film américain, Pax chasse vite de son esprit ces bruits parasitaires.

Là-haut, Alexis encaisse les coups. Des semaines plus tard, Pax réalise qu’Emi, la sublime Franco-Japonaise de qui il tombe follement amoureux, est la mère de ce garçon à qui il n’a pas porté assistance. Le roman de Valérie Tong Cuong plonge alors dans ce qu’elle a nommé les « guerres intérieures » : Pax s’immerge dans un douloureux conflit avec lui-même.

On croit qu’il faut se débarrasser du sentiment de culpabilité, mais il montre que nous ressentons un devoir de justice par rapport au monde, une sorte de contrat social et moral. Si on agit mal aujourd’hui, par lâcheté ou par faiblesse, on va généralement produire un acte de courage demain, en réponse à la lâcheté d’hier.

Son désir de voir son nom briller sur le haut de l’affiche aura mené Pax à négliger autrui. Symbole d’un monde saturé d’images, le milieu du cinéma devient métaphore d’une humanité dopée à la surreprésentation de soi. « Je voulais parler des rôles que l’on joue tous dans nos vies au quotidien, précise l’écrivaine. Nous sommes tous devenus, dans nos interactions sociales, des acteurs jouant des personnages et portant des masques, au point d’oublier parfois qui nous sommes vraiment. »

Emi Shimizu, quant à elle, vit loin des projecteurs. Mais de nombreux masques couvrent aussi le visage de cette chargée de sécurité dans une entreprise de déménagement. « Elle a une carapace de dureté qui va peu à peu craqueler. Elle cache sa vulnérabilité et se protège à travers une apparence de contrôle. »

Quand les masques tomberont, ces deux-là pourront non seulement déjouer la culpabilité, mais également s’abandonner à la ferveur de leurs sentiments. Valérie Tong Cuong s’attarde longuement à leur coup de foudre fulgurant.

« Je crois à la possibilité de l’alchimie de la rencontre, dit-elle. J’aime ce moment magique, quand une irrésistible force d’attraction s’empare de deux inconnus. Emi et Pax ont un destin commun et ils se reconnaissent, comme se reconnaissent naturellement deux personnes qui ont touché à l’essence même de l’humanité. »

Extrait de «Les guerres intérieures»

Il est effondré. Il n’est plus question pour lui de s’arranger avec sa culpabilité, de jouer avec les interprétations. Il se déteste, se méprise, se prépare à confesser sa faute. S’interrompt : il ne peut plus ignorer les conséquences de ses actes. Des aveux, s’ils soulageraient sa conscience, ne guériraient pas Alexis mais briseraient à coup sûr Emi. Ce lien inattendu entre eux la porte, il le voit bien. Ses traits se modifient, s’arrondissent lorsqu’elle est dans ses bras. Il est la source de son énergie tout comme elle est la sienne. Voilà où leur affaire devient vertigineuse. Pax n’ose imaginer ce qu’elle ressentirait en apprenant la vérité. De l’horreur sans aucun doute, envers lui mais peut-être plus encore à l’égard d’elle-même.

Les guerres intérieures

Valérie Tong Cuong, Éditions JC Lattès, Paris, 2019, 238 pages