«La fabrique des salauds»: la grande traversée

Chris Kraus explore ici comment d’anciens nazis ont pu s’intégrer à la société.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Chris Kraus explore ici comment d’anciens nazis ont pu s’intégrer à la société.

C’est l’un des nombreux pouvoirs du roman de nous faire saisir, dans notre cœur et presque dans notre chair, les épisodes de folie de l’Histoire, les moments d’accélération, le chaos dont en vérité nous sommes le produit. « Il n’est point de secret que le temps ne révèle », écrit Racine dans Britannicus. Voyons voir.

Dans un hôpital de Munich, en 1974, en République fédérale allemande (RFA), un vieil homme avec une balle logée dans la tête, Konstantin Solm, est visité par des souvenirs qui semblent vouloir émerger comme une poussée d’urticaire. Ils sont nombreux, déchirants, sanglants, souvent honteux. Et leurs racines s’étendent sur tous les terrains minés de l’histoire du XXe siècle.

 

Depuis le meurtre de son grand-père pasteur pendant les journées de la brève révolution de 1905, jusqu’aux années 1970, le narrateur, né dans la Russie des tsars, balaie la Shoah, la guerre froide, la naissance mouvementée de l’État d’Israël.

Chris Kraus, l’auteur de ce pavé de près de neuf cents pages, né à Göttingen en 1963, est surtout connu en Allemagne comme réalisateur et scénariste. Publié à l’origine en 2017 en Allemagne, La fabrique des salauds (Das kalte Blut, qu’on aurait pu traduire par Le sang froid), est le premier de ses quatre romans traduits en français. Une entreprise romanesque ambitieuse et touffue — hautement documentée — qui nous amène à franchir de multiples champs de bataille : idéologiques, génocidaires, fratricides, amoureux.

Un bon nazi

Au cœur de la fiction de Chris Kraus, qui prend racine dans le monde des minorités de langue allemande dans les pays baltes, se trouvent d’abord la Lettonie et Riga, sa capitale. C’est une sorte de saga où deux frères, Hub (Hubert) et Koja (Constantin), qui s’affrontent pour l’amour et le corps de leur sœur, Ev, adoptée dans la foulée du chaos révolutionnaire de 1918. Ev, qui ignorera longtemps qu’elle est juive, aimera successivement les deux frères.

Rien pour empêcher le narrateur de devenir un « bon nazi ». « Je ne m’en rendis même pas compte. Nombre d’entre nous en firent autant, presque à leur insu, car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n’y en avait pas d’autres, et les choses se faisaient d’elles-mêmes. »

C’est après avoir mené l’enquête sur le passé nazi de son grand-père que Chris Kraus a eu l’idée de cette histoire, découvrant son appartenance aux Einsatzgruppen, des unités de police politique militarisées de l’Allemagne nazie chargées de liquider par balle les juifs et les adversaires du IIIe Reich. De 1940 à 1944, ces commandos ont ainsi assassiné plus d’un million et demi de personnes — surtout des juifs.

Koja, le narrateur, qui parle couramment allemand, russe et yiddish, possède une mémoire particulièrement sélective. Un ex-capitaine SS qui s’est fait passer pour un rescapé de la Shoah avant de se mettre au service du Mossad et d’être démasqué. « Le mensonge est ma monnaie. Il n’y en a pas de plus forte. Mais ce n’est pas parce qu’on paye avec, croyez-moi, qu’on est faux jusqu’à la moelle. »

Sans morale

Chris Kraus explore avec La fabrique des salauds, parcours à obstacles rythmé — souvenons-nous que l’auteur est issu du cinéma — et chronique familiale, comment d’anciens nazis ont pu s’intégrer à la société, livrant au passage un tableau sans complaisance de l’Allemagne de l’après-guerre, exposant à travers le roman la « spectaculaire continuité » — bien réelle — entre le personnel des services secrets du IIIe Reich et celui du Service fédéral de renseignement de la RFA (BND) jusque dans les années 1960. Bien entendu, le roman a déclenché une certaine polémique en Allemagne.

Comment un ancien membre des Einsatzgruppen de la SS peut-il finir à la CIA, après s’être fait circoncire afin de passer pour juif en Israël, tout en continuant d’informer le KGB ? « Il n’y a rien de plus naturel au monde », explique le narrateur avec sa désinvolture habituelle à son compagnon de chambre pacifiste.

Tout cela est arrivé un peu malgré lui. « Par hasard. Par accident. À mon propre insu. J’ai réagi au déclin du monde, et non l’inverse. J’étais profondément sincère. Et aussi profondément hypocrite. »

Comment devient-on criminel, traître ou « salaud » ? Par ambition ou par perversité ? Par amour ?

Toutes ces réponses sont bonnes, semble nous dire le roman « tourne-page » et sans morale de Chris Kraus, qui s’emballe un peu parfois, il est vrai, à la limite du vraisemblable. L’ambivalence et la contradiction irriguent le cœur humain. Et la frontière n’est pas toujours étanche entre le bien et le mal.

 

Extrait de «La fabrique des salauds»

Je me souviens encore de ce jour d’octobre où un comte court sur pattes fit irruption dans l’atelier de mon père et, à l’aide d’un petit couteau, découpa son portrait à moitié terminé sur lequel il avait encore l’air fragile et chauve comme un oeuf, car papa peignait toujours les cheveux en dernier, roula la toile et, sous le nez de mon paternel pâle comme un spectre, ressortit aussi vite en lâchant avec l’accent des Allemands des pays baltes : « Hélas, mon cher, nous devons fuir. » Il ne laissa qu’une fraction de la somme convenue.

La fabrique des salauds

★★★★

Chris Kraus, traduit de l’allemand par Rose Labourie, Belfond, Paris, 2019, 890 pages