Écrivains et danseurs font des chassés-croisés

Jeux d’ombre du spectacle À l’infini nous rassembler de l’artiste multidisciplinaire Jean-François Spricigo
Photo: Jean-François Spricigo / FIL Jeux d’ombre du spectacle À l’infini nous rassembler de l’artiste multidisciplinaire Jean-François Spricigo

La danse peut-elle écrire ? Et l’écriture peut-elle danser ? Du 20 au 29 septembre, chorégraphies et textes s’entrelaceront et se confondront sur les scènes de Montréal, dans le cadre du Festival international de littérature. À travers leurs rencontres, allant parfois même jusqu’à échanger les rôles, écrivains et danseurs laissent entrevoir les souffles, rythmes et mystères qui unissent et désunissent ces deux déclinaisons universelles du langage, ouvrent le passage qui les ancrera dans l’espace et le temps.

À l’infini nous rassembler

Pour tenter « d’atteindre la vérité de deux êtres enlacés par la vie », l’artiste multidisciplinaire Jean-François Spricigo propose une performance littéraire, musicale et visuelle pour capter ce qui retarde l’étreinte, ce moment où tout peut basculer.

Interprété avec la complicité de la comédienne Anna Mouglalis, le spectacle À l’infini nous rassembler met en scène un homme et une femme qui correspondent, séparés par un écran où se succèdent des images en mouvement. Au texte se superposent donc des jeux d’ombres, des photographies, ainsi qu’une performance du chorégraphe et danseur Josef Nadj, projetés sur l’écran.

« Pour la narration du spectacle, je me suis inspiré d’une promenade en forêt, explique Jean-François Spricigo. Dans la nature, il y a un rendez-vous réussi de l’élément aquatique, aérien, terrestre et animal. Tout, du vol de l’oiseau au vent qui fait frissonner la branche, se passe au bon moment. Il y a une grande profondeur dans le non-verbal, et la danse me semblait un bon moyen de retranscrire cet état. »

Pour parler de cette séparation, de l’origine du conflit entre deux êtres, l’artiste souhaitait à tout prix éviter la linéarité, et s’adresser aux émotions primaires de son public. Pour ce faire, il a opté pour une pensée organique et fragmentaire. « La danse est l’état le plus transgressif et le plus incarné qui soit, poursuit le metteur en scène. On danse dans l’enfance, la séduction, le martial et le sacré. C’est une forme de langage aussi nécessaire que la respiration, qui nous permet de recevoir et d’accueillir l’émotion sans décortiquer mentalement, qui nous ancre dans le présent. »

Elle erre dans le songe

Pour déceler ce qui des mots s’incarne dans le corps et ce qui du geste laisse une trace, la chorégraphe Louise Bédard s’inspire pour la toute première fois de la richesse d’un texte pour écrire la partition et imaginer les déplacements de ses danseurs dans l’espace.

C’est un poème écrit par l’autrice Guylaine Massoutre, Elle erre dans le son songe, il respire ailleurs, qui est à l’origine de cette étincelle créative. « Le texte m’a permis d’entrer dans des zones incroyables, que je n’avais jamais explorées en danse auparavant », raconte Louise Bédard.

La danse est l’état le plus transgressif et le plus incarné qui soit. On danse dans l’enfance, la séduction, le martial et le sacré. C’est une forme de langage aussi nécessaire que la respiration.

 

La chorégraphe s’amuse à distancer ses danseurs du texte pour mieux les réconcilier, sondant les différentes lectures possibles du corps et du mouvement. « Le texte m’a envoyée dans l’utilisation du son, de la musique. Avec les danseurs, on a créé une partition très serrée, remplie de sons du quotidien, liés à la nourriture, à la nature, à de vulgaires objets. En danse, on travaille avec la scène et le corps. Avec les mots, c’est comme si un troisième espace se définissait, c’est l’ouverture d’une fenêtre vers un ailleurs rempli de possibilités. »

Zéro douze

Louise Bédard n’est pas l’unique grande chorégraphe québécoise au programme du FIL. Avec la lecture de son plus récent recueil, Zéro douze, Marie Chouinard retirera l’espace d’une soirée son chapeau de danseuse et de metteure en scène pour enfiler celui de poète, d’amoureuse de la langue et des livres.

Au fil de textes courts et lumineux, elle livre les souvenirs et anecdotes de ses premières années, récits colorés et émouvants, fondamentaux dans la construction de son identité.

Pour Marie Chouinard, le travail d’écriture se distingue toutefois en tout point de celui de chorégraphe. « Les mots ne nourrissent absolument pas mon processus chorégraphique. C’est une sensation qui m’inspire, un mouvement du souffle, une intuition corporelle d’une autre dimension. Je n’arriverais pas moi-même à expliquer le récit d’une chorégraphie », lance-t-elle d’un seul souffle.

La rédaction est donc pour elle un tout autre terrain de jeu, qui exige un effort de précision remarquable. « L’écriture ne nécessite qu’un papier et un crayon. Je peux y travailler n’importe où, à n’importe quelle heure. Zéro douze m’a demandé douze ans de travail. Lorsque mes souvenirs ont trouvé leur chemin vers le livre, c’est comme s’ils redevenaient vivants sous mes yeux. J’espère que cette charge émotive sera perceptible pour le public. »

Zéro douze

« De l’air sucré / tout rose et collant / Ma première barbe à papa. » Onze ans après son premier recueil de poèmes, Chantier des extases, Marie Chouinard, figure incontournable de la danse contemporaine, renoue avec l’écriture et la poésie avec le très personnel Zéro douze. De sa plume qui évoque la luminosité et la spontanéité de l’enfance, elle raconte avec humour et tendresse les premières années de sa vie, de zéro à douze ans, à travers des souvenirs à la fois bouleversants et anecdotiques. De la joie de découvrir le goût des bonbons et l’odeur des sciures de bois à l’anticipation des longs trajets vers les vacances estivales à Gaspé, la chorégraphe sème sur sa route des pépites d’or aux reflets d’universalité. Ses textes, comme les illustrations ludiques qui parsèment le recueil, révèlent le long chemin vers la construction identitaire, la consolidation d’une mythologie personnelle et des traditions et rites de passage qu’elle présuppose.
 

Marie Chouinard, Les éditions du passage, Montréal, 2019, 378 pages 
★★★

À l’infini nous rassembler / Zéro douze // Elle erre dans le songe, il respire ailleurs

Samedi 28 septembre et dimanche 29 septembre, 15 h, Usine C / Mardi 24 septembre, 20 h, auditorium de la Grande Bibliothèque // Dimanche 22 septembre, 20 h, Cinquième Salle de la Place des Arts