«Databiographie»: se raconter, un graphique à la fois 

Charly Delwart fait le récit de son enfance, de sa vie intérieure et sociale, et fait ainsi le point sur sa propre existence.
Photo: Pascal Ito Charly Delwart fait le récit de son enfance, de sa vie intérieure et sociale, et fait ainsi le point sur sa propre existence.

Et si, comme semblent le supposer les géants du Web et leurs alliés politiques et commerciaux, la vie d’un être humain — ses choix, ses orientations, ses habitudes de consommation, ses valeurs, ses amours, les causes de sa mort — pouvait être prédite, expliquée, décortiquée grâce au seul pouvoir des nombres ?

Cette ambitieuse réflexion, au cœur du nouveau roman de Charly Delwart, ne relevait au départ que d’une découverte anecdotique : il existe, sur la Terre, 200 000 loups sauvages pour 400 millions de chiens domestiques ; deux nombres simples qui en disent énormément sur notre époque, le déclin de l’animalité, la dégradation de la nature, le futur de l’humanité.

 

Alors qu’une seule donnée en révèle autant sur notre monde, serait-ce possible que les statistiques puissent éclairer sa propre existence, fournir des informations sur les interrogations les plus tenaces des âmes philosophes ? Peut-on raconter sa vie en la quantifiant ?

À coups de graphiques, de diagrammes et de nuages de points émaillés de l’écho de textes-bilans, Delwart fait le récit de son enfance, de sa vie intérieure et sociale, et fait ainsi le point sur sa propre existence, sur l’homme qu’il est à l’instant précis de ses 44 ans.

Or, nonobstant l’originalité manifeste, la sincérité stylistique et l’humour percutant de l’auteur belge, l’entreprise ne s’élève jamais au-delà de son apparente frivolité.

Alors que la prémisse s’ouvrait sur un océan de perspectives, laissant présager un portrait global de l’homme du XXIe siècle à une époque où les modèles de masculinité s’estompent, où les rôles se redéfinissent en fonction des volontés égalitaires, l’auteur ne parvient jamais à éclipser l’anecdote.

Les données choisies ne sont que prétexte au ravivement de souvenirs, à la tentative de se comprendre soi-même, à l’observation de sa propre évolution. Les textes suivent cette veine, peinant à décontextualiser le sujet dans une perspective plus globale, à trouver une vérité ou une hypothèse universelle dans le propos.

Dans sa tentative de tendre un miroir à son lecteur, pour le laisser tirer ses propres conclusions, Delwart se complaît dans l’absence de réponses. Il évite soigneusement de se frotter aux grands enjeux contemporains, y compris la mondialisation des données personnelles, préférant se concentrer sur l’influence du moment et de l’endroit de sa naissance sur son mode de vie.

Tandis que les réflexions cocasses se multiplient — budget consacré à la psychanalyse converti en mètres carrés, lapsus annuels, superficie de pizzas ingérées —, on se dit que la conclusion à tirer de Databiographie ne réside peut-être que dans sa banalité et son individualisme. Car, à force de se centrer sur soi-même, de décortiquer ses propres choix, de revoir son alimentation, ses relations, ses passe-temps et ses décisions professionnelles, l’homme occidental semble surtout s’acharner à contourner le confort de ses privilèges pour souffler sur les braises de ses propres anxiétés.

Extrait de «Databiographie»

Avançant dans l’âge, les gens lisent davantage d’essais ou de récits que de romans. Est-ce parce que l’horizon se rapproche et réduit l’espace où se projeter ? Parce qu’on s’est assez projeté (et qu’on a utilisé son quota de vies imaginaires) ? Parce qu’à un moment on devient plus exigeant avec la fiction ou qu’on n’y cherche plus la même chose ? Ou parce que rien ne vaut la réalité, être les deux pieds dedans ? Je me demande si cette évolution aura lieu aussi pour ce que j’écris.

Databiographie

★★ 1/2

Charly Delwart, Flammarion, Paris, 2019, 351 pages