«Super-héroïnes»: la revanche des pauvres

La violence banale qu’affrontent les super-héroïnes imaginées par Barbi Markovi? a quelque chose d’insidieux.
Photo: Aleksandra Pawloff La violence banale qu’affrontent les super-héroïnes imaginées par Barbi Markovi? a quelque chose d’insidieux.

Elles ne sont pas, contrairement aux superhéros masculins des bandes dessinées, devenues orphelines en bas âge, dans des circonstances tragiques. La violence banale qu’affrontent les superhéroïnes imaginées par Barbi Marković a quelque chose de beaucoup plus insidieux.

Elle est celle des exils plus ou moins forcés et d’un ascenseur social dont l’accès est interdit aux immigrants. Elle est celle d’un capitalisme subrepticement déshumanisant face auquel demeurer dignes appelle presque des pouvoirs surnaturels.

 

Bonne nouvelle : les femmes que raconte l’écrivaine née à Belgrade et aujourd’hui installée à Vienne comptent parmi celles que la grâce a précisément investies de pouvoirs surnaturels. Chaque samedi, Mascha, Direktorka et leur amie (la narratrice) se réunissent dans un café décati afin d’élire les malheureux qui bénéficieront de leurs mystérieux et miraculeux sortilèges, répondant à deux techniques étonnamment bienveillantes : la foudre ou l’extermination. Contrairement à un Batman menant une vie princière de riche célibataire, ces bienfaitrices de l’ombre sont condamnées à constamment se démener pour joindre les deux bouts.

« Notre histoire est assez classique », annonce la narratrice de ce premier roman brillamment traduit par Catherine Lemieux, qui signait elle-même en septembre dernier avec Une affection rare, un inoubliable premier roman, d’une beauté aussi funeste que généreuse. « Nous étions toutes trois nées dans une capitale des pays pauvres voisins et employions nos forces à nous maintenir la tête hors de l’eau, lorgnant sans relâche la classe moyenne bourgeoise à laquelle nous nous sentions appartenir de tout notre cœur, quoique jamais de tout notre budget. »

L’humour est donc ici la politesse du désespoir, ainsi que la justifiable impolitesse d’une forme de réalisme froid que seuls les privilégiés ont le luxe d’appeler pessimisme.

Le mauvais sort est ici un affront dont parviennent à triompher les coudes serrés d’une sororité unissant de jeunes femmes qui en ont vu d’autres, et qui savent d’expérience qu’il faut sans cesse s’attendre au pire, même s’il est doux de croire à une justice immanente qui punira bien un jour les cons.

En parasitant constamment son texte de slogans publicitaires ou de menus reproduits in extenso, Barbi Marković épingle par ailleurs le paradoxe d’une époque multipliant les invitations à se conformer aux exhortations des vendeurs de tout acabit et où se conformer est une avenue de moins en moins accessible. Mais au-delà des préoccupations sociopolitiques qui l’irriguent, Super-héroïnes demeure d’abord et avant tout un roman chantant la magie de l’amitié, un insolent avertissement adressé à tout ce qui (et à toute personne qui) menace de broyer ce trio de trentenaires fatiguées et pas arrêtables.

Elles ont, comme beaucoup d’entre nous, « l’impression persistante que, quoi que nous fassions, tout [est] perdu », mais aussi plus de ressources que tous les riches de la planète réunis. Elles sont ce genre d’amies irremplaçables — à la fois tordantes, extravagantes et têtes de cochon — auxquelles on se lie pour la vie parce qu’elles savent où aller ce soir pour manger et se saouler sans se saigner. Elles connaissaient déjà tous vos secrets.

 

Super-héroïnes

★★★★

Barbi Marković, traduit de l’allemand par Catherine Lemieux, Triptyque, Montréal, 2019, 220 pages