«Les oeuvres complètes de Champlain»: Le rêve réhabilité de Champlain

Détail de «Deffaite des Yroquois au Lac de Champlain», repris de l'oeuvre «Voyages de Champlain» (1613). Cet autoportrait est la seule image contemporaine de l'explorateur.
Photo: Domaine public Détail de «Deffaite des Yroquois au Lac de Champlain», repris de l'oeuvre «Voyages de Champlain» (1613). Cet autoportrait est la seule image contemporaine de l'explorateur.
Samuel de Champlain, explorateur et colonisateur français né vers 1580 à Brouage et mort en 1635 à Québec, la ville qu’il fonda, suscite toujours la controverse. Certains reprochent au père de la Nouvelle-France et en définitive du Québec actuel son rêve qu’ils jugent hypocrite. Ne déclara-t-il pas à des Innus, qu’on appelait des Montagnais : « Nos garçons se marieront à vos filles, et nous ne ferons plus qu’un seul peuple » ?
 

Ces paroles célèbres dites en mai 1633, le jésuite Paul Le Jeune les rapporte dans les relations de son travail missionnaire qu’il envoyait à son supérieur en France. Elles ne figurent pas dans Les oeuvres complètes de Champlain, établies, annotées et présentées par l’historien français Éric Thierry. Elles reflètent pourtant la pensée du « bâtisseur de la Nouvelle- France », selon l’expression même de Thierry.

La première édition vraiment intégrale des écrits de Champlain publiés de son vivant et de manuscrits comprend trois mémoires inédits découverts par l’historien : le premier sur l’intérêt de l’explorateur dès 1603 pour l’Amérique, les deux autres sur l’effort pour reprendre Québec après sa chute en 1629 aux mains des frères Kirke, aventuriers au service de l’Angleterre. Elle renferme les cartes et les dessins qui, conçus par le navigateur, témoignent de son talent géographique et ethnographique.

L’historien américain David Hackett Fischer, auteur en 2008 de Champlain’s Dream, ouvrage colossal, novateur et acclamé, traduit en français sous le titre Le rêve de Champlain (Boréal, 2012), signe une préface pour célébrer la découverte par Thierry d’un « humanisme » véritable « dans l’attitude de Champlain à l’égard des Amérindiens et dans sa vision de la Nouvelle-France ». Il y rejette l’opinion des universitaires qui voient en l’explorateur un « oppresseur raciste ».

Il faut préciser que, dans un dossier intitulé « Champlain : le rêve et les faits » (Bulletin d’histoire politique, hiver 2019), Michel De Waele, de l’Université Laval, et Paul Cohen, de l’Université de Toronto, s’en prennent à Fischer pour avoir propagé un jugement positif sur Champlain. Ce rejet tardif à prétention « scientifique » n’est pas sans découler d’une méfiance à l’égard de l’aventure coloniale française, méfiance influencée par le défunt impérialisme britannique. Fischer, Américain de souche, et le Français Thierry évitent ce préjugé.

À travers Fischer, De Waele et Cohen attaquent le fameux jugement émis par l’historien américain Francis Parkman (1823-1893), issu de l’élite de souche anglo-protestante : « La civilisation espagnole a écrasé l’Indien ; la civilisation anglaise l’a méprisé et négligé ; la civilisation française l’a étreint et chéri. » Cette phrase devient partiale, voire ridicule si on l’isole du contexte démographique de l’époque coloniale.

Par rapport aux colonies espagnoles et anglaises beaucoup plus populeuses, le petit nombre de Français et de leurs descendants canadiens, mais nullement une supériorité de vertus, leur permit d’avoir davantage d’humanité dans l’entreprise coloniale. De Waele et Cohen refusent de reconnaître ce fait pourtant chiffrable.

Dans l’introduction substantielle du premier tome des OEuvres complètes, Thierry critique le précurseur de De Waele et de Cohen dans leur dépréciation de Champlain. Il dénonce « le dénigrement systématique auquel s’est livré Bruce G. Trigger » (1937-2006), professeur à McGill, en jaugeant la documentation ethnographique fournie par l’explorateur.

En décrivant avec empathie le festin des morts, cérémonie où les Hurons célèbrent et mêlent les os de leurs défunts, Champlain ne suggérait- il pas un rêve universaliste qui, fondé sur l’histoire, confondrait ses détracteurs en dépassant l’idée de conflit entre oppresseurs européens et victimes autochtones ?

Les oeuvres complètes de Champlain

★★★★

Éric Thierry, Septentrion, Québec, 2019, 1288 pages