«Rabaskabarnak»: le roman féministe que Louis Fréchette n’a pas écrit

Éric St-Pierre
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Éric St-Pierre

Trois siècles après la fin de l’humanité, hommes et femmes vivent séparément dans un Québec qui se croyait condamné à la stérilité, jusqu’à ce que Rose Latulippe parvienne à mettre au monde une première enfant, Ève. La petite sera élevée au cœur d’une « sœurerie » dirigée par Marie-Josephte Corriveau, une des plus redoutables sorcières de notre folklore, qu’emprunte Éric St-Pierre pour mieux la déposer dans Rabaskabarnak, dont l’univers serait à situer quelque part entre Louis Fréchette et La servante écarlate.

Aucun homme dans les parages de cette « sœurerie » donc, sauf Gaston, qui a consenti à sa propre ségrégation, mais dont on se méfie quand même. « Sa présence dans la communauté faisait l’objet d’interminables débats : en son absence, on disait de lui que c’était une graine comme les autres, qu’il les tuerait toutes dès que l’occasion se présenterait, que la cruauté coulait dans ses veines de pair avec la testostérone. »

La jeune Ève, elle, nourrit pourtant « le sentiment diffus que les préjugés de ses consœurs trouvent leur source dans un mal plus ancien, plus personnel ». Et si l’homme nouveau n’était pas aussi dangereux et méchant que l’homme d’hier ? C’est ce que plaide Ève lorsqu’elle ramène au village un garçon de son âge, découvert par hasard sous la neige, dont elle tentera d’empêcher la mise à mort immédiate.

Au premier abord, ce second roman de l’auteur de Comment écrire Comment écrire un best-seller (hilarant pastiche paru en 2017) semble embrasser le discours de ceux qui, pendant le mouvement #MoiAussi, ont fait essaimer le mot-clic #NotAllMen, afin de souligner que tous les hommes ne sont pas des agresseurs. Une évidence derrière laquelle se cachait, bien sûr, l’ambition de miner la crédibilité des récits de femmes qui émergeaient alors.

Éric St-Pierre dissipe heureusement vite cette appréhension, dans la mesure où il apparaît rapidement clair que son propos ne tient pas du tout à de pareils délires masculinistes, mais bien à un espoir sincère d’une refondation des relations entre hommes et femmes.

Roman touffu multipliant les références à la culture populaire (Elvis Presley) et les emprunts aux légendes québécoises (Tom Caribou, Jos Violon rebaptisé Jos La Viole, la Chasse-Galerie), Rabaskabarnak est une embarcation transportant parfois beaucoup, beaucoup de bagages, le projet d’un chasseur qui court plusieurs lièvres à la fois.

« Une dystopie folklorico-futuriste turbotrash féministe », trompette sa maison d’édition au sujet de ce livre qui n’a de licencieux que la litanie de jolies expressions vernaculaires employées pour désigner l’appendice viril (batte, pissette, bizoune). Mais si ça, c’est turbotrash, comment qualifier l’œuvre d’un Kevin Lambert ?

Le charme de ce livre, porté par un projet réellement singulier, tient moins, de toute façon, à ces très relatives obscénités qu’au plaisir évident de son auteur à écrire, sorte d’alchimiste qui place dans une même marmite un tas de matières premières disparates et s’autorise comme trop peu de ses contemporains un iconoclaste mélange des genres, duquel le fun triomphe.

Rabaskabarnak

★★★

Éric St-Pierre, Québec Amérique, Montréal, 2019, 224 pages