«Ici n’est plus ici»: un héritage englouti par le béton

La dernière année s’est avérée faste pour Tommy Orange.
Photo: Jean Luc Bertini Pasco La dernière année s’est avérée faste pour Tommy Orange.

La dernière année s’est avérée faste pour Tommy Orange. Son premier roman, Ici n’est plus ici (There There), a reçu un accueil exceptionnel. Lauréat du PEN/Hemingway Award et finaliste au prix Pulitzer et au National Book Award, l’imposante œuvre s’est également retrouvée sur la liste des meilleurs romans de l’ensemble de la presse américaine, ainsi que sur celle de Barack Obama.

Campé dans le quartier populaire d’Oakland, où le jeune auteur membre des tribus cheyenne et arapaho a grandi, le roman emprunte son titre original (There There) à Gertrude Stein. Après avoir elle aussi passé son enfance dans les immenses espaces de ce faubourg de San Francisco, elle est prise de vertige lorsque, des années plus tard, elle découvre un territoire densément peuplé, englouti par le béton et l’acier, emportant avec lui ses souvenirs et ses références. « There is no there there. Ici n’est plus ici. »

Cette déchirure, cet anachronisme et cette absence qui transcendent les générations forment la trame de l’ambitieuse fresque de Tommy Orange. À travers sa poésie tumultueuse et effrénée, il embrasse l’histoire des « Indiens urbains d’Amérique » dans toute sa complexité, offrant une réflexion audacieuse et ambitieuse sur l’identité, l’appartenance, la mythologie et la réappropriation culturelle et spirituelle d’un peuple submergé et essaimé par la colonisation.

On y croise entre autres Tony Loneman, 21 ans, atteint du syndrome d’alcoolisme fœtal. Laissé à lui-même, il se laisse prendre dans les magouilles d’une bande de voyous. Jacquie tente de reprendre sa vie en main. Après le décès de sa mère, elle a abandonné un premier enfant né d’un viol sur l’île d’Alcatraz, occupée par les Amérindiens de 1969 à 1971, puis un second, atterrée par la dépendance.

Dene Axendene, pour sa part, récolte des témoignages pour un projet documentaire, espérant tisser un fil conducteur entre les membres de sa communauté, alors que Orvil, Edwin et Blue cherchent à se réapproprier leur genèse brisée. Douze personnages qui verront leurs destins se lier lors d’un grand pow-wow.

Dans cet univers façonné par la rue et la pauvreté, où chacun porte les cicatrices d’une destinée douloureuse, faite d’injustices et de préjugés persistants, Orange explore la dissonance d’une communauté défigurée par la perte et l’absence de transmission, par la fragilité d’un patrimoine sans cesse réinventé par le récit dominant ; une communauté prise entre deux mondes auxquels elle ne parvient jamais à s’identifier, et l’état de malaise et de confusion créé par cette continuelle ambiguïté.

On aura parfois l’impression d’avancer à tâtons dans cette œuvre vertigineuse. Car il serait facile de renoncer à appréhender le mal-être de cette galerie de personnages insaisissables, à découvrir l’humain derrière le stéréotype, à concevoir la tragédie annoncée qui dérive inévitablement de la violence sourde, de la douleur ignorée de ces générations rompues, privées de souveraineté. Or, Ici n’est plus ici est une histoire de courage : le courage d’embrasser une culture dans toute sa complexité, le courage d’ouvrir les yeux, le courage de changer les choses. Poignant.

Extrait d’« Ici n’est plus ici »

La première fois qu’ils nous ont attaqués, nous avons continué de courir même si les balles allaient deux fois plus vite que le son de nos cris, et même quand leur chaleur et leur vitesse nous trouaient la peau, nous brisaient les os, le crâne, nous transperçaient le coeur, nous avons continué, même quand nous avons vu les balles faire ondoyer nos corps dans les airs comme un drapeau qui claque, comme tous ces drapeaux et ces édifices apparus à la place de tout ce que nous connaissions de cette terre jusque-là. Les balles étaient des prémonitions, des fantômes des rêves d’un avenir dur, fulgurant. Les balles continuèrent leur course après nous avoir transpercés, devinrent la promesse de ce qui nous attendait, la vitesse et la tuerie, la ligne dure, fulgurante, des frontières et des édifices. Ils ont tout pris et l’ont réduit en une poussière aussi fine que de la poudre à canon, ils ont tiré des coups de feu en l’air pour célébrer leur victoire, et les balles perdues se sont envolées dans un néant d’histoires écrites à l’encontre de la vérité, vouées à l’oubli.

Ici n’est plus ici

★★★★

Tommy Orange, traduit de l’anglais par Stéphane Roques, Albin Michel, Paris, 2019, 351 pages