«La mer à l’envers»: aux portes du désastre

Marie Darrieussecq nous convie à un double voyage.
Photo: Charles Fréger Marie Darrieussecq nous convie à un double voyage.

Psychologue parisienne à la quarantaine fatiguée, Rose Goyenetche s’est fait offrir par sa mère une croisière en Méditerranée avec ses deux enfants — 5 et 15 ans. Son mari est resté à Paris.

La protagoniste de La mer à l’envers, nouveau roman de Marie Darrieussecq (lauréate du prix Médicis en 2013 avec Il faut beaucoup aimer les hommes), aurait pu se contenter de promener ses problèmes personnels entre l’un ou l’autre des bars à thèmes du bateau. Mais la réalité du monde va entrer par effraction dans son existence bien balisée.

En pleine nuit, alors qu’ils débordent l’île italienne de Stromboli, l’immense morceau de « capitalisme flottant » stoppe les moteurs pour porter secours à un esquif troué rempli à ras bord de migrants partis des côtes libyennes. Témoin de l’opération, la femme, à l’instinct, sans réfléchir, retourne dans sa cabine et décide de donner à un jeune réfugié nigérien dont elle a croisé le regard des vêtements propres et le iPhone de son fils adolescent.

Mais la culpabilité, le sentiment d’avoir fait une gaffe et d’avoir failli à son rôle de mère la rattrapent. Ravalée tout rond par sa vie qui ne la satisfait pas, entre son mari qui boit trop et un travail devenu sans surprises, distraite un temps par leur déménagement en province, où le couple vient de faire l’achat d’une grande maison. Des épisodes qui servent à aborder le consumérisme et la crise des loyers à Paris, sources parmi d’autres de l’étouffement moderne.

Avec La mer à l’envers, l’écrivaine nous convie à un double voyage. Celui du jeune Nigérien, Younès, débarqué en Italie mais qui va vite tenter de rejoindre, comme tant d’autres, la jungle de Calais, entonnoir de l’Europe, « à cet endroit précis où la planète forme un pli », avec l’espoir de traverser illégalement la Manche et d’atteindre le Royaume-Uni.

Puis il y a cet autre périple, intérieur celui-là, qu’accomplit Rose, en lutte avec sa propre conscience, tandis que le jeune migrant tentera de l’appeler plusieurs fois au fil des mois, sans qu’elle ose lui répondre. Pendant longtemps, elle a caché son geste à tout le monde. Lui faut-il choisir entre sa famille et l’humanité ? S’investir encore plus auprès de sa fille maladive ou se lancer aveuglément au chevet d’une planète qui se dégrade à vue d’œil ?

« Est-ce que les mères sont toutes des salopes ? » se demande-t-elle. Ne peut-on pas devenir le héros, ne serait-ce que pour un jour, du film de sa propre vie ?

Elle avait vu sa nouvelle vie au village comme un abri, un refuge. Or, encore une fois, ça ne suffit plus à étouffer ses envies de départ. « Mais la grande perturbation qui agite le monde la secoue jusqu’ici. Entre deux patients, elle fait trembler le niveau d’eau dans le verre, par la pensée. »

Explorant les zones de turbulence que traverse la femme, la phrase de Marie Darrieussecq, avec sa ponctuation aléatoire ou haletante — c’est selon —, nous entraîne au plus près des pensées hésitantes et de l’anxiété de sa protagoniste, engluée dans ses propres contradictions entre ses « devoirs » de mère et ses convictions humanistes devant l’état du monde. Pertinent, mais peut-être un peu flou.

Extrait de «La mer à l’envers»

« Depuis quelque temps la différence entre intérieur et extérieur lui est plus pénible qu’avant. Comment dire. Est-ce l’époque (ce début de millénaire) ou le fait qu’elle vieillit (son âge) ? Sa génération est aux portes du désastre tout en étant des mieux loties (surtout les femmes, quand on compare avec les zones encore barbares de la planète). La prémonition des ruines suscite une angoisse encore supérieure à celle des temps obscurs, elle en est sûre. D’où l’importance de la maison. D’être à l’abri. »

La mer à l’envers

★★★ 1/2

Marie Darrieussecq, P.O.L., Paris, 2019, 249 pages