Ramassis de fonds de tiroir ou réel exercice littéraire, les recueils collectifs?

Si vous êtes un auteur québécois et n’avez jamais été sollicité pour un collectif, un examen de conscience (ou de vos odeurs corporelles) s’impose peut-être.
Illustration: Aless MC Si vous êtes un auteur québécois et n’avez jamais été sollicité pour un collectif, un examen de conscience (ou de vos odeurs corporelles) s’impose peut-être.

« Avant, j’avais l’impression que c’était un ramassis de fonds de tiroir », avoue Stéphane Dompierre. Le romancier et directeur littéraire résume par le fait même le préjugé tenace que génèrent les recueils collectifs fédérant sous un même thème ou un même sous-genre des textes (souvent des nouvelles) signés par une ribambelle d’auteurs plus ou moins connus.

C’était du moins ce qu’il pensait jusqu’à ce qu’il collabore, en 2011, à Amour & libertinage, écrit par les trentenaires d’aujourd’hui (Les 400 coups), une idée de Claudia Larochelle et Elsa Pépin qui les mènera jusque sur le plateau de Tout le monde en parle et qui déclenchera une déferlante qui n’a pas cessé depuis.

« Ce qui m’avait marqué, c’est à quel point il y avait une direction littéraire forte », se rappelle celui qui est depuis devenu un spécialiste de ce type de projets de gang. Il pilotait en 2014 Nu (Québec Amérique), un recueil de nouvelles érotiques, et ses suites, Travaux manuels (2016) et Pulpe (2017), ainsi que Monstres et fantômes (2018), des nouvelles d’horreur écrites par des femmes pas forcément associées au sang et à l’épouvante.

Déferlante, disait-on. Vous en doutez ? Juste depuis le début de cette rentrée ont atterri (ou atterriront) en librairie On tue la une (Druide), Stalkeuses (Québec Amérique), Zodiaque (La Mèche, 16 septembre), Et si on s’éteignait demain ? (Del Busso, 7 octobre), deux tomes des Disparus d’Ély (Québec Amérique, 24 septembre), Chairs (Triptyque, 23 octobre) et Folles frues fortes (Tête première), dans lequel neuf auteures revendiquent fièrement ces épithètes généralement employées pour les discréditer (notons que Martine Delvaux y réagit à une critique de Christian Desmeules de son livre Thelma, Louise et moi parue dans Le Devoir en septembre 2018).

En résumé : si vous êtes un auteur québécois et n’avez jamais été sollicité pour un collectif, un examen de conscience (ou de vos odeurs corporelles) s’impose peut-être.

Collectif, solitude rompue

À quoi, et à qui, ça sert, les collectifs ? Stéphane Dompierre et Marie Demers (qui collaborait à Monstres et fantômes et dirige Folles frues fortes) énumèrent la solitude que permet de rompre pareille entreprise, les amitiés qui en germent, les contre-emplois contraignant pour le mieux un auteur à affiner de nouveaux outils et la possibilité de révéler une nouvelle voix à un lectorat qui aurait été appâté par un écrivain vedette.

Que Nu se soit jusqu’à maintenant écoulé à 11 000 exemplaires — un chiffre correspondant davantage à l’exception qu’à la norme, précise Dompierre — n’est sans doute pas étranger à la présence, au sein de l’alignement partant, de Patrick Senécal.

Le phénomène recouvrerait aussi une soif de solidarité, à l’heure des réseaux sociaux à cause desquels il n’a jamais été aussi facile, et dangereux, de jalouser les succès des autres.

« Il y a quelque chose dans la compétitivité ambiante qui mine tout le monde, dont le milieu littéraire, observe Marie Demers. Être compétitif, se lancer des flèches, au lieu de nous valoriser, ça ne nous aide pas à respirer. Lire nos collègues, les encourager, s’inscrire dans un tout avec eux, en voulant que ce tout fonctionne, c’est comme ça que la littérature québécoise va prospérer. »

Publier des noms ou des textes ?

Pour l’auteur, chargé de cours à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de l’édition Nicholas Giguère, un recueil collectif, c’est comme « une revue littéraire avec une périodicité en moins et du prestige en plus ». Mais, ajoute-t-il, « on peut se demander dans certains cas si on publie davantage des noms que des textes ».

La comédienne Pascale Montpetit, la metteure en scène Mouffe et l’humoriste Michel Mpambara comptent, par exemple, parmi Les disparus d’Ély, l’acteur Mario Saint-Amand figurait dans À leur tour de larguer les amours (Tête première, 2018) et la musicienne Ariane Moffatt racontait (bellement) son accouchement catastrophe entre les pages de Dans le ventre (XYZ, 2019).

Selon l’attachée de presse Myriam Comtois, ces scintillantes contributions se matérialisent rarement dans les tiroirs-caisses. « Oui, on va avoir une belle campagne de presse [grâce à ces vedettes], mais ça va surtout attirer l’attention, à mon avis, sur la vivacité de la maison d’édition. Je crois aussi que les maisons s’associent parfois à ces artistes dans l’espoir de leur faire écrire un livre, et non pas seulement pour créer un buzz. »

Il tomberait sous le sens qu’une Ariane Moffatt puisse souhaiter soumettre le manuscrit d’un roman à une équipe avec laquelle elle a déjà travaillé ou qu’une jeune auteure pleine de promesses se sente redevable envers une maison qui lui a déroulé le tapis rouge d’un collectif.

Stéphane Dompierre confie à mots couverts que certains éditeurs se montrent plus réticents à laisser un membre de leur écurie participer à un livre de groupe chez un compétiteur, tout en jurant solennellement ne jamais lui-même avoir employé ce subterfuge afin de carrément tenter de subtiliser une grosse pointure à la concurrence.

« Je comprends jusqu’à un certain point qu’un éditeur puisse craindre qu’un de ses auteurs publie une cochonnerie ailleurs et que ça nuise au travail qu’ils ont accompli ensemble, mais il n’y a pas, selon moi, de raison d’être frileux, parce qu’il y a une vraie qualité dans ces collectifs-là en ce moment. Et puis, une nouvelle dans un collectif peut donner le goût aux lecteurs de découvrir l’œuvre d’un auteur qu’ils ne connaissaient pas. »

Inégal ?

Inégal. L’adjectif revient presque systématiquement dans les recensions publiées au sujet des recueils collectifs. Béquille de scribe en manque d’imagination — ça arrive — ou caractéristique inhérente à la nature de ces projets ? Stéphane Dompierre rigole. « Évidemment, chaque critique va tout le temps parler de ses coups de cœur et apporter un bémol. Mon but, c’est qu’à chaque critique, ce ne soit pas le même texte qui reçoive ce bémol. Et je te dirais que, jusqu’à maintenant, c’est pas mal pari tenu. »

Pour Marie Demers, la qualité d’un collectif repose beaucoup sur la volonté de travail, et de réécriture, de ceux et celles qui y œuvrent, malgré une maigre rétribution (un cachet de quelques centaines de dollars ou un pourcentage des ventes). Ce processus serait aussi indispensable que dans l’édition d’un roman en solo.

De quoi témoigne, lui demande-t-on, la parution récente de plusieurs collectifs essentiellement ou exclusivement féminins ? « Ça témoigne d’une générosité des femmes, d’une volonté de ne pas écrire que pour soi — tu remarqueras que ce sont la plupart du temps des hommes qui disent en entrevue écrire d’abord pour eux. Les femmes ont envie d’écrire pour les autres. Écrire pour un collectif, c’est d’abord faire un cadeau à celles avec qui on publie. »