«Un chien sur la route»: un Slovaque dans «l’Europe des alentours»

Pavel Vilikovský
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Pavel Vilikovský

Épopée intimiste teintée de mélancolie mitteleuropéenne, Un chien sur la route, de l’écrivain slovaque Pavel Vilikovský, est lancé par une phrase de Thomas Bernhard : « Quand on regarde sans arrêt cette montagne, on ne peut que devenir fou ou se mettre à écrire. »

Son narrateur vieillissant mais qui a toujours bon pied bon oeil, invité en Autriche et en Allemagne à faire « le Slovaque officiel » en présentant quelques écrivains de son pays, en profite pour se lancer sur les traces de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (L’origine, Le naufragé), détestateur en chef de son pays.

C’est ainsi qu’il décide d’aller voir en personne la fameuse montagne à l’origine de la vocation de l’écrivain autrichien. Mais sans plus : « Je le dirai ainsi : parmi les écrivains que je n’aime pas, Thomas Bernhard est mon favori. »

Né en 1941, Pavel Vilikovský est éditeur et traducteur de littérature américaine. Il est sans doute aujourd’hui encore l’écrivain slovaque le plus connu à l’extérieur des frontières de ce petit pays de cinq millions d’habitants, bien coincé entre la Pologne, l’Ukraine, la Hongrie, l’Autriche et la République tchèque.

Son oeuvre est marquée par les soubresauts politiques de l’Europe centrale à la fin du XXe siècle, les questionnements quant au rôle de l’écrivain et de la littérature. Des thèmes qui sont aussi à l’oeuvre dans son récent Autobiographie du mal (Maurice Nadeau, 2019).

Maître de l’ironie — qui, dans le cadre du roman, « nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté », disait Kundera —, l’écrivain mélange habilement roman et commentaire littéraire ou social — on sait que les deux peuvent faire très bon ménage — à travers un ton original et désinvolte, une manière oblique de parler de son pays, de littérature ou d’amour.

Une brève et intense rencontre avec Grétka, une Autrichienne bien plus jeune que lui installée aux États-Unis, n’aura rien pour ébranler les certitudes de cet homme à la retraite — et surtout la retraite amoureuse. Et sans partager la morgue d’un Thomas Bernhard envers son propre pays, la Slovaquie ne lui fait éprouver aucun frisson.

« Nous avons toujours su adapter tous les régimes à notre image, nous avons su les apprivoiser, et c’est probablement la raison pour laquelle il nous est si difficile de nous en séparer — ils sont imprégnés de notre sueur et de notre odeur. Ça pue comme à la maison. Même la démocratie a déjà eu le temps de s’imprégner d’une authentique slovaquité. C’est comme ça : quelle que soit la nourriture qu’on nous donne à manger, nous régurgitons toujours des pommes de terre et du chou. »

Au gré de détours, de digressions et de souvenirs, du frottement des épidermes et d’un soupçon de poésie, poursuivant cahin-caha sa « vente ambulante de littérature slovaque », le narrateur d’Un chien sur la route garde la tête froide. L’époque de ses propres enthousiasmes, littéraires, amoureux, collectifs, lui paraît bien lointaine. « Plus nous étions soûls, plus nous croyions que la littérature pouvait changer la vie. Une illusion, évidemment ; en réalité c’est la vie qui change la littérature. »

A-t-il raison ? A-t-il tort ? C’est dans cet espace où se dilate le doute que tient aussi une grande partie de la beauté du roman, un genre hybride et porteur de sens qui n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Extrait d’«Un chien sur la route»

Les petites nations c’est comme un autobus bondé, si vous voulez arriver à destination en bon état, vous devez vous adapter aux autres voyageurs. Vous devez pencher avec eux, du même côté ; vous devez faire attention à ne pas leur marcher sur les pieds, à ne pas donner des coups de coude dans les têtes, à ne pas faire filer les collants avec votre cartable. Au bout d’un moment cette harmonisation se fait automatiquement et devient une habitude. Parfois, quand le chauffeur conduit comme s’il transportait du bétail, nous voyons même s’installer une ambiance collective, un esprit de solidarité…

Un chien sur la route

★★★ 1/2

Pavel Vilikovský, traduit du slovaque par Peter Brabenec, Phébus, Paris, 2019, 224 pages