L’écrivain au travail: le barbier qui transférait ses joies et ses peines dans ses poèmes

Malgré les vents contraires, Jonathan Doré sera visiblement parvenu à s’inventer une vie relativement douce, entre le salon de barbier et ce nouveau livre auquel il travaille.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Malgré les vents contraires, Jonathan Doré sera visiblement parvenu à s’inventer une vie relativement douce, entre le salon de barbier et ce nouveau livre auquel il travaille.

L’écrivain au travail, c’est Le Devoir qui, pour une dernière fois, part à la rencontre d’écrivains qui gagnent leur croûte grâce à des boulots — en apparence — éloignés de la littérature.

Ah ! comme la neige a neigé ! Les connaissances de Jonathan Doré en matière de poésie tenaient tout entières dans ce vers jusqu’à ce qu’un de ses amis publie sur Facebook une recommandation enthousiaste d’un recueil de Robin Aubert.

« Je suis pas trop fan boy dans la vie, mais Robin, je suis sûr que je m’entendrais bien avec lui. Je n’avais jamais vraiment lu de poésie, mais je me suis dit que j’allais lui donner une chance. J’ai acheté El beso del amor (L’Oie de Cravan, 2014), pis man, j’ai pas été déçu », raconte-t-il lors d’une conversation vidéo durant laquelle son interlocuteur demeurera hypnotisé par le tatouage 90’s Forever coiffant son sourcil droit.

« Moi, je suis pas un gars qui parle beaucoup quand ça feel pas », poursuit Doré, avant d’ajouter, comme sans doute beaucoup trop de Québécois pourraient le faire : « Mon grand-père était comme ça, mon père est comme ça. » Mais il y avait au coeur des poèmes d’Aubert le signal que la poésie appartient aussi aux gars qui portent des chemises de chasse à l’année, ou à ceux qui, comme Doré, ont passé leur adolescence sur une planche à roulettes plutôt qu’à la bibliothèque. L’oeuvre de Patrice Desbiens puis celle de Josée Yvon lui confirmeront bientôt cette vivifiante intuition.

« Ma vision de la poésie, c’était que c’était quétaine. Pis là, tout d’un coup, sans zéro me comparer à Robin, je me disais que c’était le genre de poésie que je serais capable d’écrire. Je ne savais pas que tu pouvais autant mettre ton empreinte, que t’avais pas à suivre de règles, que ça se pouvait que ce soit beau sans que ce soit une affaire de bonhomme ou de bonne femme. Je me disais : qu’est-ce que je faisais à ne pas avoir lu Patrice Desbiens avant ? » Il lancera plus tard, sur un ton badin, malgré la gravité du constat : « On s’entend que c’est pas le système scolaire québécois qui va te pousser vers la poésie québécoise ? »

Sur l’ordinateur au sous-sol de la résidence familiale de Saint-Bruno (pas loin d’Alma), en rentrant tard le soir, il consigne sous la forme de courts poèmes tendres et rugueux ses déveines amoureuses, plutôt que de proverbialement garder ça en dedans, comme il en avait jusque-là l’habitude. « Pis ça faisait du bien. »

« Autant de peine en dedans d’un seul homme / C’est trop / J’en transfère donc un peu ici », écrit-il dans le même esprit au sujet du veuvage de son grand-père dans L’amour et autres choses plates, son premier recueil paru en 2017 à L’Oie de Cravan, c’est-à-dire à la même enseigne que les livres de Robin Aubert.

Créer et chiller

Plusieurs amis de Jonathan Doré se sont pointés au lancement de ce premier livre. Plusieurs autres lui ont écrit plus tard, complètement confus en voyant les photos d’un événement qu’ils croyaient tenir du canular. Il les imite : « Man ! C’est-tu vrai ton affaire de poèmes ? J’étais sûr que c’était une joke. »

Vous aurez compris que le gars de 29 ans ne s’empresse pas d’annoncer qu’il est poète à chacun des clients qui s’assoient sur sa chaise chez Sami Le Gentleman Barbier, salon du quartier Limoilou, à Québec, où il manie les ciseaux et le rasoir électrique, un métier vers lequel il s’est tourné en 2017 après avoir longtemps galéré.

« Ah man ! J’ai tellement eu de jobs dans ma vie. T’as pas idée à quel point j’ai eu des jobs. » Hyperactif diagnostiqué, il cesse de prendre sa médication au secondaire afin de se soustraire aux tics qui l’assaillent. Sa vie devient une longue suite de faux départs et de boulots éreintants dans le milieu de la construction ou en usine, auxquels il se soumet en y sacrifiant un peu chaque jour de son envie de vivre, jusqu’à ce qu’un ami barbier accepte de l’initier. Doré entre au salon comme d’autres au monastère zen (enfin presque).

« J’ai tout le temps trippé sur l’idée de chiller avec le monde… juste chiller », explique celui dont les poèmes sont souvent traversés par l’idée que rien n’importe plus que ce bref moment précieux que partagent deux personnes. « La job me permet de créer quelque chose de beau. On s’entend que je ne peins pas un Michel-Ange, mais je pars de zéro et je crée quelque chose de l’fun, tout en chillant avec la personne. »

Ce qui ne signifie pas pour autant que Jonathan Doré est ce genre de barbier mitraillant ses clients de questions intimes avec l’intensité d’une célibataire désespérée dans une séance de speed dating. Il y a beaucoup de silences dans ses poèmes, et il y en a aussi, si c’est ce que vous souhaitez, dans sa conception du rendez-vous capillaire parfait.

« J’haïs le small talk ! Le gars qui vient chez nous, c’est souvent son moment de relaxation. Il a peut-être trois enfants à la maison, ça crie, ça arrête jamais. Il veut peut-être juste avoir la paix. Je dis ça, pis t’as l’autre extrême : le bonhomme qui est marié depuis quarante ans et qui a raconté mille fois ses histoires à sa femme. Il est content de me les raconter, pis je suis content moi aussi. »

Dépareiller le portrait de famille

Malgré les vents contraires, Jonathan Doré sera visiblement parvenu à s’inventer une vie relativement douce, entre le salon de barbier et ce nouveau livre auquel il travaille. Vous ne lui apprendrez rien si vous lui dites qu’il dépareille assez radicalement le portrait de famille de la poésie québécoise, peuplé de diplômés en littérature qui semblent parfois perdre de vue qu’un poème ne peut captiver un lecteur si son auteur, même très doué et très cultivé, ne semble pas y avoir réellement mis quelque chose de lui-même.

« Dans les dernières soirées de poésie où je suis allé, ça parlait de la vie qui est donc dure, c’était donc ben pas facile. Mais tsé, quand t’écris tes poèmes dans le condo à 300 000 $ de tes parents à Sainte-Foy… Je sais pas… Je trouvais ça hypocrite. » Il s’interrompt, visiblement gêné de laisser entendre que l’adversité financière est la condition sine qua non de la bonne poésie.

« Ben non ! C’est pas parce que t’es pas dans la misère que tu peux pas écrire de la poésie, c’est clair. Ce que je veux dire, c’est que ça se sent quand quelqu’un essaye de nous faire croire quelque chose qui n’est pas vrai. Ce que je trouve le plus plate, c’est quand j’ai l’impression que la poésie que je lis ou j’entends, le poète, ça ne lui tentait pas tant que ça de l’écrire. »