«La transparence du temps»: l’heure bleue

Après avoir été journaliste, Leonardo Padura va dériver peu à peu vers la fiction avant de devenir romancier à l’aube de la quarantaine.
Photo: Adalberto Roque Agence France-Presse Après avoir été journaliste, Leonardo Padura va dériver peu à peu vers la fiction avant de devenir romancier à l’aube de la quarantaine.

Mettons cartes sur table : Leonardo Padura est aux yeux de plusieurs le plus grand écrivain cubain de sa génération.

Et, bien qu’il soit surtout connu pour sa série de polars à succès mettant en vedette Mario Conde, l’écrivain né en 1955 à La Havane dans le quartier de Mantilla, où il habite toujours, est aussi le représentant majeur d’un genre souvent considéré comme mineur — souvent à raison —, comme l’était un Henning Mankell, par exemple. Mais Leonardo Padura est aussi bien davantage qu’un auteur de polars.

Neuvième volet de sa série mettant en scène Mario Conde, amorcée avec Passé parfait en 1991 (en 2000 en français), La transparence du temps vient nous rappeler une fois de plus cette évidence. Un bon polar, comme la recette du mojito, repose sur des ingrédients de qualité et un tour de main aussi ferme que précis.

Ancien policier devenu revendeur de livres, par amour pour la littérature et par nécessité, enquêteur privé lorsque l’occasion se présente, Mario Conde traîne son spleen à travers La Havane, capitale cubaine tombée depuis longtemps en décrépitude. C’est l’antihéros parfait, une sorte de croisement entre Philip Marlowe (Raymond Chandler) et Pepe Carvalho (Manuel Vázquez Montalbán), a souvent expliqué Padura.

Depuis son cycle des quatre saisons, composé de Passé parfait, Vents de carême, Électre à La Havane, L’automne à Cuba (adaptés en une série de quatre épisodes pour Netflix en 2016), auxquels se sont ajoutés Mort d’un Chinois à La Havane, Adios Hemingway et Les brumes du passé, Leonardo Padura compose une chronique vivante de la société cubaine contemporaine. Et 28 ans plus tard, Mario Conde demeure un témoin des changements sociaux qui touchent la plus grosse île des Antilles.

Cuba sans censure ni tabous

Auteur de polars, mais pas seulement. Dans L’homme qui aimait les chiens (2011), Leonardo Padura racontait la vie de Ramón Mercader, l’assassin de Léon Trotski au Mexique. Hérétiques (2014) retraçait le destin d’une famille juive entre les Pays-Bas du XVIIe siècle jusqu’à La Havane du XXe siècle. Dans les nouvelles de Ce qui désirait arriver (2016), il faisait un portrait complexe et sensible d’une génération désenchantée, à la foi branlante devant les mirages de la révolution.

Moins racoleur qu’un Pedro Juan Gutiérrez (Trilogie sale à La Havane, Animal tropical), Leonardo Padura pose un regard sans concession sur la réalité cubaine et n’a jamais hésité à aborder de front dans son oeuvre certains tabous nationaux : les inégalités sociales, la criminalité, le racisme.

Fils d’un petit commerçant devenu chauffeur d’autobus, après des études de littérature à l’université, Padura deviendra journaliste dans un magazine culturel dont il sera congédié pour cause de « déviance idéologique ». Assigné à oeuvrer dans un quotidien pour sa « rééducation », il va dériver peu à peu vers la fiction avant de devenir romancier à l’aube de la quarantaine. Riend’étonnant à ce que le réel cubain occupe une place si importante dans son oeuvre, même s’il demeure boudé par les médias de l’île et est à peu près anonyme dans son propre pays.

La génération perdue

Une fois encore, c’est La Havane qui sert de décor dans La transparence du temps. La Havane hors des sentiers battus, avec ses ruelles chaudes, ses immeubles délabrés et les magouilles sans fin pour garder simplement la tête hors de l’eau.

Amateur de rhum cubain, de cigares et de café bien corsé, devenu malgré lui policier à La Havane durant une dizaine d’années (travail qu’il a quitté il y a déjà 25 ans), Mario Conde rêvait d’être écrivain. Mais la réalité, surtout celle du régime communiste dans lequel il a grandi et auquel il a cru, en a décidé autrement. Comme lui, la petite bande d’amis qui l’accompagnent depuis la fin du secondaire ont plus ou moins sacrifié au projet socialiste leurs idéaux de jeunesse.

Ils forment ce que l’on appelle à Cuba la « génération cachée », frappée de plein fouet par la crise des années 1990 et la chute de l’Union soviétique. Alors qu’il soufflera ses 60 bougies, soudainement frappé par « l’arrivée obscène de la vieillesse », Mario Conde est de plus en plus en proie à la tristesse et à la mélancolie.

Point de départ de La transparence du temps : Bobby, un ancien militant marxiste plutôt efféminé qu’ils surnommaient le « garde rouge », est aujourd’hui devenu marchand d’art, ouvertement homosexuel et adepte de la santería, la religion afro-cubaine. Au cours de l’un de ses voyages à Miami, son dernier amant en a profité pour vider son appartement, emportant notamment une très vieille sculpture de la Vierge noire de Regla — mais peut-être arrivée à Cuba dans la foulée de la guerre civile espagnole.

L’enquête va entraîner Mario Conde dans l’univers flou des marchands d’art et d’illusions, mais aussi dans les quartiers périphériques de La Havane, à travers d’étonnants bidonvilles où se mélangent « Noirs, Chinois, prostituées, miséreux, prolétaires, santeros et ñáñigos », tous unis dans la misère, la « pauvreté heureuse » et les acrobaties inventives pour survivre.

Entre l’enquête improvisée façon Conde, les réflexions amères, la révolte tranquille, les réunions bien arrosées avec ses amis de toujours et les rencontres chaudes avec la belle Tamara, le roman prend le pouls de La Havane et agit « comme le miroir d’un pays dont les piliers se lézardaient aussi, vaincus par le poids du temps, de la négligence et de la fatigue historique ».

Un roman sombre et mélancolique, qui prend à rebrousse-poil les clichés habituels sur Cuba en les actualisant un peu.

Extrait de «La transparence du temps»

Mais il semblait accepter son échec sans en faire un drame et le surmontait en lisant des livres d’histoire capables de combattre ses crises d’angoisse et d’insomnie parce qu’ils agissaient sur lui comme le meilleur des anxiolytiques et des antidépresseurs. L’Histoire prouvait, disait-il, que rien ne s’était jamais amélioré ; que les fondamentalismes, l’arrogance, le goût du pouvoir et les innombrables stratégies utilisées par les uns pour tromper, exploiter, gouverner et, par définition, pourrir la vie des autres, étaient des attitudes omniprésentes depuis l’âge des cavernes.

La transparence du temps

★★★ 1/2

Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Métailié, Paris, 2019, 448 pages