«Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin»: une remarquable oubliée

Tout, ici, est nivelé et distant, comme si l’auteure avait décidé que le récit n’avait pas besoin d’une injection supplémentaire d’émotion.
Photo: Émilie Plateau Tout, ici, est nivelé et distant, comme si l’auteure avait décidé que le récit n’avait pas besoin d’une injection supplémentaire d’émotion.

C’est le 1er décembre 1955 que Rosa Parks, Afro-Américaine de 42 ans, a changé le cours de l’histoire des États-Unis en refusant de céder son siège à un passager blanc, à Montgomery, en Alabama. Cet acte de résistance, devenu un symbole fort de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, mènera à la fin de la ségrégation (mais pas nécessairement des tensions raciales, comme les deux dernières années nous l’ont appris).

Malheureusement, comme nous le raconte Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin, de la bédéiste française Émilie Plateau, l’Histoire ne retient souvent que ce qui fait son affaire ! Car cette adaptation en bédé de la biographie du même titre, écrite originalement par la journaliste et écrivaine française Tania de Montaigne en 2015, redonne sa voix à une jeune Américaine âgée de 15 ans à l’époque, Claudette Colvin, qui aurait pu, et dû, devenir cette icône du changement.

L’histoire est similaire, mais se produit quelques mois plus tôt alors que la jeune Colvin fait exactement ce que fera Rosa Parks : refuser de céder son siège dans l’autobus. Comme elle est étudiante et, surtout, qu’elle tombe enceinte (d’un Blanc, dans des circonstances troubles) quelques mois plus tard, cela la rend, aux yeux des meneurs des mouvements de défenses des Noirs, y compris le révérend Martin Luther King, embarrassante pour la cause. Colvin, résignée, finit par déménager à New York pour y devenir aide-soignante, mettant de côté son rêve de pratiquer le droit. Elle y habite toujours.

Ce qui est intéressant dans cette adaptation, c’est le ton utilisé par Émilie Plateau pour raconter cette histoire. Elle commence le récit au « tu », en nous plongeant immédiatement dans la peau d’une jeune femme noire dans le sud des États-Unis durant les années 1950. Surtout, elle conserve une approche simple pour le texte, laissant parler les événements d’eux-mêmes, évitant du coup un ton didactique, limite donneur de leçons, qui aurait pu gâcher la sauce.

Même chose pour le dessin, très simple, qui évoque les livres pour enfants, caractérisé entre autres par une utilisation judicieuse de l’espace vide et, surtout, qui évite toute forme de gros plan. Tout, ici, est nivelé et distant, comme si l’auteure avait décidé que le récit n’avait pas besoin d’une injection supplémentaire d’émotion. Elle laisse parler cette histoire qui se raconte facilement à voix haute et, détail intéressant, les personnes de couleur ne sont colorées que s’ils sont en présence de personnages blancs.

Bref, un essentiel retour sur une histoire qui remet en contexte une Claudette Colvin que Serge Bouchard qualifierait, probablement et avec raison, de remarquable oubliée. En cette époque où nos voisins du sud se demandent quoi faire des monuments élevés en hommage à certains défenseurs de l’esclavage lors de la guerre civile américaine, on est en droit de se demander si l’occasion n’est pas belle d’en installer quelques-uns pour célébrer le courage de Claudette Colvin pendant qu’elle est encore de ce monde.

Noire La vie méconnue de Claudette Colvin

★★★★

Émilie Plateau d’après le livre du même titre de Tania de Montaigne, Dargaud, Paris, 2019, 128 pages