Le bateau ivre d’Amin Maalouf

L'écrivain Amin Maalouf
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'écrivain Amin Maalouf

Le 9 juin 1967, à 18 h 50, heure du Caire, la radio d’État égyptienne diffuse le discours de démission du président Gamal Abdel Nasser, au sortir de ce qu’on baptisera la « guerre des Six Jours ». À 1200 kilomètres de la « Voix des Arabes », à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, un jeune homme attend ses résultats d’examens. Il a 18 ans, les cheveux passablement longs, il milite au sein de mouvements étudiants et fait preuve d’une attitude mitigée face au raïs. C’est que ce dernier a tout de même montré la porte aux « égyptianisés » du genre de sa famille. Il s’appelle Amin Maalouf et l’allocution du chef d’État lui embrouille les idées, au point qu’il oublie s’il a été recalé ou non. Il doit rebrousser chemin pour vérifier.

Les années passent. Durant le demi-siècle qui suit, il devient journaliste et couvre les conflits internationaux, avant d’immigrer en France, en 1976, et de se consacrer à l’écriture. Romancier et essayiste, il obtient le Goncourt en 1993, pour Le rocher de Tanios. Il entre à l’Académie française en 2011. C’est cet homme sympathique et sans prétention, aujourd’hui âgé de 70 ans, que Le Devoir rencontre dans le hall d’un hôtel montréalais, à l’occasion de la parution de son nouvel essai : Le naufrage des civilisations (Grasset).

L’épicentre du problème

« Ahlan wa-sahlan, marhaban [bonjour, bienvenue] et félicitations pour le doctorat honoris causa de l’Université d’Ottawa. » Un grand sourire sillonne le visage d’Amin Maalouf. Ses cheveux sont moins longs et plus blancs qu’en 1967, mais il parle encore des événements de juin avec gravité. « Je serais presque tenté d’écrire noir sur blanc : c’est le lundi 5 juin 1967 qu’est né le désespoir arabe », affirme-t-il. Et c’est arrivé très vite.

Calé dans un fauteuil, le prolixe préfacier de Khalil Gibran nous explique que le conflit qui était sous son nez ne l’intéressait pas à l’époque. « C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde », écrit-il dans une prose qui tend à démontrer que sa génération a eu le « douteux privilège » d’avoir été témoin de la « lente métamorphose du Dr Jekyll en Mr. Hyde » et de la montée du communautarisme, à l’heure où une correspondance historique allait se dessiner entre les révolutions conservatrices, à la toute fin des années 1970, tant en Iran qu’en Angleterre.

Haïr les Arabes en bonne conscience

« Autrefois, ceux qui haïssaient les Arabes étaient suspects de xénophobie et de nostalgie colonialiste ; aujourd’hui, chacun se sent autorisé à les haïr en toute bonne conscience, au nom de la modernité, de la laïcité, de la liberté d’expression ou des droits de la femme », pense Maalouf. À cette haine décomplexée, que l’on remarque un peu partout, s’ajoute un phénomène : le désespoir et la haine de soi-même chez les Arabes.

« Je suis de ceux qui pensent qu’il y a quelque chose dans cette vision que les Arabes ont d’eux même qui est self-defeating. On sécrète les ingrédients de la défaite… on prépare nos arguments », avance-t-il. Une idée qui rejoint certaines obsessions pour les théories du complot qui rongent le monde arabo-musulman, comme le notaient déjà plusieurs experts interrogés par le quotidien francophone libanais L’Orient-Le Jour, en 2014.

Transcender le particularisme

La philosophe française Marie-Josée Mondzain posait une intéressante question en 2002 : « l’image peut-elle tuer ? ». Le déchaînement de la sauvagerie télévisée et partagée en ligne durant les « Printemps arabes » a horrifié Maalouf au point qu’il y a vu un mauvais présage pour l’avenir des pays impliqués. « Quelque chose a basculé le jour où on a vu ces images [de dictateurs battus et violentés] : ça a montré que l’avenir ne serait pas resplendissant ; une perte totale de boussole morale et même de décence. »

L’homme qui prédisait déjà la montée des « identités meurtrières », il y a deux décennies, n’est visiblement pas non plus d’avis que l’enfermement dans le particularisme soit de bon augure pour la cohésion sociale. Qui plus est, en ces temps de débats sur la laïcité, il est d’avis que la spiritualité peut et doit avoir une place dans la vie publique. « Je suis convaincu qu’il est possible de trouver un équilibre sans que cela pèse lourd et, surtout, sans que cela se répercute en marginalisant ceux qui ne partagent pas la religion majoritaire. » Questionné au sujet de la fragmentation de la gauche, Maalouf croit qu’en raison de la difficulté que celle-ci éprouve à mener son combat universaliste, la tentation apparaît grande de se rabattre sur des visions communautaristes. « En réalité, elle perd son âme quand elle le fait. Elle trahit sa raison d’être qui est l’universalité. »

S’il présente notre monde comme un « paquebot moderne, scintillant, sûr de lui et réputé insubmersible », Le naufrage des civilisations devrait nous encourager par ailleurs à relire Pierre Bayard, qui nous enjoignait, dans Le Titanic fera naufrage (Minuit, 2016), à prendre au sérieux la capacité prémonitoire des créateurs.

Espérons, pour reprendre les mots d’Amin Maalouf, qu’un jour, les peuples qui ont donné naissance à Averroès, Avicenne, Ibn Arabi, Khayyâm et à l’émir Adbelkader, sauront eux aussi redonner à leur civilisation des moments de vraie grandeur.