L’écrivain au travail: Marie-Élaine Guay, appelez-la l’incendie

Dans son jardin communautaire, Marie-Élaine Guay raconte en mode «fast-forward» ses petites révolutions spirituelles et ses réinventions totales.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son jardin communautaire, Marie-Élaine Guay raconte en mode «fast-forward» ses petites révolutions spirituelles et ses réinventions totales.

L’écrivain au travail, c’est Le Devoir qui, dans les prochaines semaines, repart à la rencontre d’écrivains gagnant leur vie grâce à des emplois plutôt éloignés de la littérature. En apparence.

« Est-ce que je te shoote trop d’informations ? Je me demande vraiment comment tu vas faire pour mettre de l’ordre là-dedans ? »

Sous la pergola de son jardin communautaire, dans l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, Marie-Élaine Guay raconte en mode fast-forward ses nombreuses vies, une succession de petites révolutions spirituelles et de réinventions totales qui donne au surnom que lui a offert la poète Daria Colonna — « l’incendie » — des airs d’euphémisme.

Comment faire pour mettre de l’ordre là-dedans ? Voilà une mission vertigineusement impossible, mais tentons quand même notre chance.

Née à Lac-Saint-Charles (au nord de Québec), Marie-Élaine Guay grandit auprès d’un père « qui vivait tout seul dans le bois », et contre qui elle se rebellera, parce qu’un père hippie qui vit dans le bois n’est pas forcément ce dont rêve une adolescente, et parce qu’un incendie, qu’elle ne savait pas encore maîtriser, brûlait déjà en elle.

« J’étais tellement en tabarnac quand j’étais ado. J’étais tout le temps fâchée », se rappelle la poète de 36 ans. Aux côtés de ces familles qui ne font pousser que des poivrons, ou de ce gentil monsieur italien qui arrose ses tomates chaque demi-heure, son petit bout de jardin à elle, où poussent dans une sorte d’anarchie sous contrôle les plants de thym, de livèche, de mélisse, de melon et de menthe, est la fleurissante preuve que, même si l’on a appris à sublimer sa colère, l’indocilité est un puits auquel il ne faut jamais cesser de s’abreuver.

Après avoir quitté les murs des centres jeunesse où elle avait été enfermée, la jeune femme déménage à Montréal et multiplie les petits boulots, sans autre ambition que de survivre. Un ami oeuvrant dans le monde de la publicité lui propose un jour un contrat de coordonnatrice, dont elle s’acquitte avec beaucoup trop d’efficacité pour une totale néophyte.

Avec en poche une troisième secondaire, la jeune femme gravit rapidement les proverbiaux échelons du monde de la publicité, puis occupe chez Sid Lee et Newad des postes de productrice que ses collègues ont, eux, convoités pendant toutes leurs longues études universitaires. Elle mène, autrement dit, une vie digne de ceux ou celles qui, la quarantaine ou la cinquantaine venue, finissent immanquablement par célébrer leur parcours de self-made-(wo)man dans un livre vendu en pharmacie.

Un livre que l’on ne lira jamais. Pourquoi ? « J’ai vécu une peine d’amour dégueulasse et j’ai dû trouver des idées pour me gérer, parce que je ne voulais pas mettre fin à mes jours. J’avais 27 ans, j’ai commencé à faire du yoga, à méditer, à prendre conscience de mon corps, de mon esprit, de ma respiration, des choses auxquelles je ne m’étais jamais arrêtée. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait plus rien de créateur en moi : je ne me faisais même plus à manger. Je vivais une vie de pub : tout le temps dans un taxi, ou au resto avec des clients. Et j’ai compris que je n’étais pas dans la bonne job. Mon “épiphanie” est arrivée quand j’ai recommencé à écrire et à lire de la poésie. »

La reine du bien-être ?

En trois mois, Marie-Élaine Guay décroche son diplôme d’études secondaires dans une école pour adultes, avant de faire des études d’horticultrice (elle a travaillé pendant deux ans à la Ville de Montréal).

La poésie se dresse au même moment comme le meilleur moyen de « dire les vraies choses », et de se dire à elle-même les vraies choses, tout en tentant de revaloriser des idées malmenées par notre époque, comme la bienveillance ou la solidarité.

La poésie, c’est ce qui m’a donné la possibilité de m’émanciper, c’est ce qui fait que tellement de gens qui m’ont lue croient en moi, c’est ce qui m’a sauvé la vie

La fondation de Skog produits naturels, sa petite entreprise embouteillant shampoings, gels douches et autres lotions naturelles et biologiques, procédera du même désir de résister aux logiques déshumanisantes du marché. Vous n’avez pas assez d’argent pour vous procurer ses produits ? Marie-Élaine vous proposera un rabais, un troc ou un plan de paiement.

« j’ai pris tous les bains / bu toutes les tisanes / brûlé de la sauge / mais ça a changé / sweet fuck all », écrit-elle pourtant dans Castagnettes (Del Busso, 2018), son premier recueil, qui embrasse en partie le discours du self-care (un terme désignant l’acte de prendre soin de soi), tout en critiquant ses injonctions, qui exacerbent trop souvent l’anxiété plutôt que de la calmer.

« On m’a déjà dit que je suis la reine du bien-être », regrette celle à qui la présence de Skog sur les réseaux sociaux aura permis de développer un petit réseau d’influence.

« Ça m’horripile qu’on me dise ça, parce que je suis juste un être humain et quand je feel pas, oui, je prends un bain ou je bois du thé, mais ça ne règle pas tout ! Je ne vais pas immédiatement mieux. Ce que je veux dire, c’est que c’est correct de ne pas aller bien. C’est un de nos gros problèmes sociaux : même quand ça va pas bien, il faut performer, il faut revenir à la charge rapidement, être mieux tout de suite. Mais peut-être que t’as besoin de brailler longtemps, tsé ! »

Elle poursuit, sur un ton, précisons-le, plus sororal qu’agacé : « Il n’y a aucune crème, aucun conseil, aucun poème, qui va tout régler. »

Révolte et amour

Elle sait pertinemment que l’entrepreneuse qui se prétend anticapitaliste accouche d’un oxymore costaud, mais Marie-Élaine Guay répétera néanmoins à plusieurs reprises au cours de cette longue conversation ses envies de mettre le feu à tout ce qui enlise notre monde dans la violence et l’injustice.

Un programme à la fois littéraire et humain qui s’enracinerait, entre autres, dans des relations interpersonnelles plus douces, dans un rapport étroit à la contemplation, ainsi que dans la poésie, bien sûr. Mais une chose aussi petite et marginale peut-elle vraiment allumer des brasiers ?

« Tu me dis “C’est petit, la poésie”, mais les révolutions ne partent jamais des châteaux, elles partent du bois, pis elles avancent tranquillement, et c’est là que ça pète. Plus c’est petit, plus ça a de chance d’être révolutionnaire, parce qu’une fois que ça devient gros et que c’est récupéré par ceux qui veulent faire du cash, tout perd son essence. La poésie, c’est ce qui m’a donné la possibilité de m’émanciper, c’est ce qui fait que tellement de gens qui m’ont lue croient en moi, c’est ce qui m’a sauvé la vie. Alors je continue d’être dans la révolte, parce qu’il le faut, mais je suis aussi de plus en plus dans l’amour. »