«True Stories»: c’est arrivé près de chez Derf

Le livre «True Stories» compile près de 200 histoires.
Photo: Derf Le livre «True Stories» compile près de 200 histoires.

À l’ère des réseaux sociaux, le rapport qu’entretient l’écrivain avec son quotidien est aussi fascinant qu’irritant. Entre ses prises de position et son autopromotion, le plumiste mise parfois sur les dialogues parent-enfant.

Il va sans dire que ceux-ci sont, au mieux, grossièrement exagérés, au pire, totalement fabulés — les meilleurs dialoguistes arrivant même à nous convaincre qu’ils méritent d’avoir des enfants. Bref, on a le quotidien qu’on peut.

La vie de tous les jours est une pâte que John « Derf » Backderf pétrit lui aussi. Il la transforme en « true stories » depuis plus de 25 ans. Pourquoi devrait-il piquer notre curiosité ? Eh bien, lorsqu’on a été camarade de classe de Jeffrey Dahmer et qu’on provient de l’Ohio, on bénéficie d’un passe-droit.

Une évolution stylistique

Publié chez Çà et là, dans une traduction de Philippe Touboul, True Stories compile près de 200 histoires que l’on peut lire soit « depuis » les trois célèbres romans graphiques de Derf (Punk rock & mobile homes, Mon ami Dahmer et Trashed), ou encore « en amont » de la publication somme toute récente de ceux-ci.

Comme le principal intéressé l’explique : « On aurait pu croire que je sortais de nulle part, autodidacte de 50 ans. Mais, entre 1990 et 2014, j’avais écrit et dessiné approximativement 1500 comic strips […]. » Selon Derf, on retrouve donc dans ce recueil une évolution stylistique manifeste. Cela va de soi, dirons-nous (un peu comme les écrivains-parents qui se feront un jour poursuivre par leurs enfants pour atteinte à la réputation).

On constate de ce fait surtout l’évolution du trait : au début épais, haché, sans subtilité, s’appuyant progressivement de moins en moins sur la surenchère « expressionniste » pour faire ressortir le baroque des situations.

Souci du détail

Deux éléments sont au coeur de cette anthologie d’histoires déployées généralement en quatre cases. Le premier s’avère l’évolution de Derf en tant qu’artiste-observateur de la bêtise humaine. Ce qui en fait une espèce de Bildungsroman, si on lit le tout d’un trait.

Le second élément est le résultat du premier : une attention aux détails et aux marqueurs d’identité culturelle. Un pli qui a suivi l’artiste jusque dans Trashed, Dahmer et Punk rock

Bref, le genre de mousse qu’amasse une pierre dans un endroit comme l’Ohio, lieu qui par aucun hasard est aussi celui qui a accouché des rockeurs psychotiques du groupe The Cramps.

Dans Punk Rock… l’Ohio devenait la capitale du new wave. Ici, l’État devient la capitale des agités du bocal à tendance fonctionnelle.

Exagérées et universelles

Au fil des histoires, si le trait se décrispe, aucun esprit ne s’assainit — ni les vieux qui vont voir des pornos en tracteur à gazon ni les enfants obèses qui doivent terminer leurs pogos s’ils veulent des frites.

À ce titre, le style de Derf, hérité des grands de la bédé underground, sied comme un gant aux true stories, simultanément exagérées et rendues universelles par leur esthétique.

Et si vous posez encore la question « Pourquoi le croire, lui ? », eh bien, c’est parce que l’une de ses histoires biscornues implique un membre de ZZ Top sortant d’un McDonald’s et que l’auteur de ces lignes sait de source sûre que l’un des membres du groupe fréquente l’aubergiste aux arches dorées chaque jour à la même heure depuis des années. Voilà, c’est dit.

True Stories

★★★★

Derf BackDerf, traduit de l’anglais par Philippe Touboul, Çà et là, Bussy-Saint-Georges, 2019, 208 pages