«Girls Rock»: la rockeuse est le passé et l’avenir du rock

Le livre de la journaliste musicale Sophie Rosemont est une célébration de la vie et de l’œuvre des saintetés du rock.
Photo: Patrice Normand Le livre de la journaliste musicale Sophie Rosemont est une célébration de la vie et de l’œuvre des saintetés du rock.

Selon une tragique loi de la physique, une femme qui cause musique attire toujours dans son orbite un triste personnage prêt à lui « mecspliquer » à quel point elle ne connaît rien pantoute à ce qu’elle dit. Parlez-en à la journaliste musicale Sophie Rosemont, qui a eu l’arrogance (!) de placer Yoko Ono parmi les visages ornant Girls Rock, une histoire du rock dont tous les rôles sont tenus par des femmes.

« Il y avait récemment, lors d’une conférence, ce mec qui me dit : “Il manque machin truc dans votre livre.” Une folkeuse des années 1960 qui n’a lancé qu’un album… », raconte, entre l’exaspération et l’amusement, celle que l’on peut lire dans l’édition française du magazine Rolling Stone ou dans LesInrocks. « Et puis, j’ai reçu plusieurs mails d’hommes qui n’ont pas acheté le livre, mais qui ont vu que Yoko Ono est sur la couverture et que ça a rendus hystériques. »

La pertinence du projet de Girls Rock, qui enfile les brefs portraits de plus d’une centaine de rockeuses tous azimuts — de Sister Rosetta Tharpe à St. Vincent, d’Aretha Franklin à Bikini Kill, de Joan Jett à Angel Olsen —, tient pourtant en partie à la belle insolence d’un simple retournement de perspective. Pourquoi Kurt Cobain ne serait-il pas pour une fois le mari de Courtney Love, plutôt que le contraire ? Pourquoi relègue-t-on encore la tempétueuse leader de Hole à l’ombre de son suicidé de compagnon, quand on ne la suspecte pas d’avoir fomenté son assassinat ?

« Dès qu’un homme meurt et qu’il y a une femme dans son sillage, d’autant plus si elle est artiste comme lui, on la soupçonne du pire, regrette Sophie Rosemont. Que ces rumeurs persistent encore aujourd’hui sans preuve, c’est d’une misogynie crasse. Live through This [deuxième disque de Hole] est pourtant l’un des plus grands albums de rock féminin, un des plus grands albums de rock point. Répéter que c’est Yoko qui a séparé les Beatles, alors que c’est faux, c’est une forme de punition, une façon de dire : “T’avais juste à te taire, à être gentille à côté de lui et à faire de grands sourires”, comme Linda McCartney. Et Dieu sait que j’aime Linda, mais si elle a été moins vilipendée que Yoko Ono, c’est parce qu’elle était plus dans l’ombre. Ne pas vouloir être dans l’ombre, comme Courtney ou Yoko, c’est insupportable. »

Rock large

Célébration de la vie et de l’oeuvre des saintetés du rock que sont Janis Joplin, Tina Turner, Patti Smith, Debbie Harry ou Stevie Nicks, Girls Rock sort aussi des marges de l’histoire, grâce à sa conception généreuse et inclusive du rock, des figures de génie, de bravoure et d’indocilité.

Parmi celles-là : Gladys Bentley, blueswoman noire qui chantait ouvertement son homosexualité, portait le complet masculin et aurait épousé une femme — blanche par-dessus le marché ! — en… 1931 ! Aussi : Goldie & The Gingerbreads, groupe entièrement féminin actif de 1962 à 1967, qui partagera l’affiche avec les Animals et les Stones et dont l’organiste Margo Lewis gifla Mick Jagger, « lorsqu’il tent[a] de la draguer lourdement, aveuglé par son statut de rockstar ». Saviez-vous que c’est une femme, Bobbye Hall, qui frappe les congas dans Ain’t no Sunshine de Bill Withers ?

Il ne faut pas s’émouvoir qu’une femme fasse du rock’n’roll, mais il faut souligner que ce n’est pas toujours tâche aisée, que ce n’est pas toujours gagné et que la femme va affronter des obstacles auxquels les hommes ne sont pas confrontés

Pourquoi, tabarouette, ne les connaissions-nous pas ? Peut-être, tout bêtement, parce que l’histoire du rock a été écrite pour des hommes, par des hommes, et que « la journaliste musicale femme a encore tendance à être considérée comme une groupie qui veut interviewer des hommes pour coucher avec eux ».

« Il y a quelques années, j’ouvris avec enthousiasme un livre dédié aux critiques rock », se rappelle Sophie Rosemont dans l’intro de Girls Rock, en évoquant sans le nommer l’anthologie Rock Critics (Don Quichotte éditions, 2010). « Assez vite, je constatai qu’une seule plume féminine y était créditée, et que, de tous les articles reproduits, aucun ne parlait d’une musicienne. »

Toutes unies face au patriarcat

Mais puisqu’une femme qui joue du rock n’a heureusement plus rien d’insolite, ne serait-il pas plus que temps de cesser de s’en émouvoir ? demande-t-on avec toute la mauvaise foi du monde à Sophie Rosemont.

« Il ne faut pas s’émouvoir qu’une femme fasse du rock’n’roll, mais il faut souligner que ce n’est pas toujours tâche aisée, que ce n’est pas toujours gagné et qu’elle va affronter des obstacles auxquels les hommes ne sont pas confrontés. Ce n’est plus rare, une femme qui joue de la batterie, mais ce qui est encore rare, c’est une femme qui joue de la batterie, qui est aussi bien payée qu’un homme et qui a autant d’occasions de jouer qu’un homme. »

Au terme de cette classe de maître sur la présence majeure des femmes dans l’univers des guitares assourdissantes qu’est Girls Rock, difficile de nier que la rockeuse a été le passé du rock plus qu’on le croyait. Difficile aussi de ne pas croire qu’elle sera, selon toute vraisemblance, son avenir. Sophie Rosemont chantera à la fin de notre conversation les louanges de la nouvelle reine de la nonchalance, Courtney Barnett, ou de l’incandescente Weyes Blood, tout en se réjouissant que les subversifs idéaux du punk trouvent d’indomptables continuatrices chez des rappeuses comme Cardi B.

Et si le féminisme n’a jamais compté autant de soldates dans l’univers de la pop globale, la journaliste et mélomane refuse de trop craindre la récupération corporatiste ou la dilution du message. La voilà qui cite spontanément les paroles de la pièce #1 Must Have de la légendaire formation Sleater-Kinney, dans laquelle Carrie Brownstein raillait le féminisme pop façon Spice Girls.

« Elles étaient méfiantes, craignant que ça puisse devenir une tendance plus qu’un engagement. C’est un risque, forcément, mais en même temps, cette nouvelle liberté de parole qu’a fait émerger #MoiAussi est tellement forte. Je crois que tout est bon à prendre, même s’il y a un peu d’opportunisme, pour s’imposer face au patriarcat. »

Girls Rock

Sophie Rosemont, NiL éditions, Paris, 2019, 352 pages