«Tout ce que nous allons savoir»: la tourmente, sans concession

Donal Ryan signe une fable universelle sur la solitude, la trahison et l’amitié.
Photo: Albin Michel Donal Ryan signe une fable universelle sur la solitude, la trahison et l’amitié.

Chez les grands écrivains, ce sont les personnages, ces chatoiements d’imaginaire — plus que la virtuosité, l’originalité ou la trame —, qui harponnent les esprits et transcendent les époques, les frontières et les cultures.

Don inestimable dont a visiblement hérité l’auteur émergent irlandais Donal Ryan. Dans Tout ce que nous allons savoir, son troisième roman publié au Québec, il met en scène une femme tourmentée, pétrie de contradictions, aussi froide et égoïste que chaleureuse et empathique, dont la complexité, la conscience de soi et l’hypersensibilité recèlent des effluves d’Anna Karénine.

« Martin Toppy est le fils d’un homme célèbre chez les gens du voyage et le père de mon enfant à naître. Il a dix-sept ans, j’en ai trente-trois. J’étais son professeur particulier. » Dès les premières lignes, le ton est donné, le jugement trop hâtif est défié. Aucune concession n’héroïsera les protagonistes de ce récit troublant et déchirant. C’est la vie, la vraie, avec ses monstruosités, ses prodiges et ses déchirants espoirs qui sera racontée.

Melody Shee est enceinte de douze semaines lorsqu’elle entreprend l’écriture d’un journal. Assumée et frondeuse, elle est oppressée par les blessures béantes creusées par un mariage toxique, une mère absente et la grande trahison de l’aboutissement de l’enfance.

Sa procession vers la paix et le pardon la mènera sur la route de Mary, une jeune femme énigmatique, membre de la communauté du voyage et dotée d’un don de troisième vue. Avec elle, elle entrera dans l’univers des voyageurs, caractérisé par ses alliances familiales, ses conseils de guerre et ses vengeances barbares.

Le roman progresse au rythme de la grossesse, porté par une écriture à la fois acérée et romanesque, entre les torrents de haine qui se déchaînent entre Melody et son ex-mari, l’autoflagellation d’une femme qui n’a aucune emprise sur ses émotions et les luttes sanglantes des voyageurs.

Dans la narration, Ryan ne trouve pas toujours la justesse de ton qui caractérise son antihéroïne. Ainsi, malgré sa volonté de donner une voix et une visibilité au peuple nomade d’Irlande, l’auteur échoue à s’extirper des clichés de violence et de criminalité qui les entourent. Pour le regard extérieur, cette trame, bien que fascinante sous une perspective légendaire, peine à s’imposer et à prendre son ancrage dans une réalité qui se veut nuancée.

L’impression de réalisme et l’humanité brute parviennent tout de même à s’imposer, transperçant ce contexte d’une intangibilité presque féerique. L’authenticité des émotions, des déchirements et des apprentissages que traversent les personnages font de Tout ce que nous allons savoir une fable universelle sur la solitude, la trahison et l’amitié. Poignant.

Extrait de «Tout ce que nous allons savoir»

Une fille douze fois, ou deux filles six fois chacune, ça fait beaucoup, c’était plus que suffisant. Suffisant en tout cas pour forger un scalpel avec lequel j’allais l’écorcher vif, silencieusement, lui, le garçon qui était allé vers moi depuis le centre du stade par un soir lumineux, des années plus tôt, une main sur le coeur. Le garçon qui était devenu adulte à côté de moi, enroulé contre moi, nous empêchant tous deux de grandir, tel un enchevêtrement de branches difformes, bossues et cagneuses et tournées vers l’intérieur.

Tout ce que nous allons savoir

★★★ 1/2

Donal Ryan, traduit de l’anglais par Marie Hermet, Albin Michel, Paris, 2019, 288 Pages