Quand les poètes s’amusent

«Poisson-clown» est un recueil de poésie sur la pêche et le cirque.
Photo: Joe Klamar Agence France-Presse «Poisson-clown» est un recueil de poésie sur la pêche et le cirque.

Puisqu’un livre ne s’écrit jamais vraiment que dans les yeux de celui ou celle qui le lit, un recueil de poésie est toujours en quelque sorte un livre dont vous êtes le héros. Une conception généreuse du rapport auteur-lecteur qu’Alexandre Deschênes prend (très) au pied de la lettre dans En chaloupe dans l’crushed stone, véritable recueil de poésie dont vous êtes le héros, conçu sous le même modèle que ces romans d’aventures s’adressant généralement à la jeunesse.

Ça fonctionne comment ? Après avoir rempli votre « feuille de personnage », armez-vous d’un dé à 12 faces et suivez les indications fournies au bas de chacun des poèmes, grâce auxquelles vous papillonnerez de façon parfaitement non linéaire à travers le livre. Il serait d’ailleurs possible, selon la page Facebook des Éditions de l’Écrou, de « faire le tour » d’En chaloupe dans l’crushed stone en seulement 10 textes — une expérience aussi courte signifierait que vous avez été particulièrement malchanceux et que vous ayez été soumis aux plus graves périls.

Malgré la légèreté apparente de son projet, le poète de Gatineau (Buckingham Palace, 2017) camoufle derrière une série de métaphores navales le portrait d’un homme surnageant dans la garnotte de ses dépendances. « Tes armures de glace / tes anciens modèles / garroche-moé ça / drette là // dans dompe à déchets », se lance à lui-même son héros, même si c’est lui qui finit trop souvent par ressembler à un déchet, après une nuit dans les bras de ses mauvaises habitudes.

Il y a donc quelque chose d’admirable dans ce désir de ludifier la poésie, un genre littéraire dont le plaisir n’apparaît pas toujours évident aux yeux du grand public, bien que l’intérêt de cette expérimentation cousue de poèmes inégaux réside aussi dans ce que son auteur parvient à dire à l’aide de cette forme saugrenue qu’il met à sa main.

Parce que si Alexandre Deschênes écrit un livre dont vous êtes le héros, c’est sans doute un peu par bravade comique, mais surtout pour contredire les chantres de la prise en main de son destin et rappeler que, dans la vie comme dans son livre, celui ou celle qui jongle avec des problèmes de santé mentale ou de dépendance fait face à des forces qui le dépassent.

Mes muses les touladis

« Les pêcheurs ont beau être des écrivains en herbe / Chacun sait qu’ils braderaient leurs oeuvres / Contre cinq kilos de chair fraîche », écrit Alain Fisette. Puisque la possibilité d’un pareil troc ne s’est pas présentée, le voilà qui rapporte à la fois quelques bonnes prises et quelques bons poèmes d’une de ses plus récentes sorties sur l’eau, dont il rend compte dans Poisson-clown, un recueil de poésie sur la pêche et le cirque.

Avec ses méditations sur les mystères qui font que la bête mord ou pas, ses portraits contemplatifs de la faune ainsi que ses conseils pour un filetage efficace, la première partie de ce livre compose sans doute le guide d’initiation à la pêche le moins pratique sur le marché, mais aussi le plus joliment insolite.

L’apparition qu’y effectue l’ancien lanceur des Expos Bill « Spaceman » Lee dispute à cette ode à l’état second dans lequel une visite chez Le Baron Chasse  &  Pêche propulse l’auteur (« Le porno de chacun ») la palme du poème au thème le plus improbable.

La chaloupe d’Alain Fisette baigne ainsi dans des eaux beaucoup plus sereines que celles dans lesquelles Alexandre Deschênes a été jeté, même si le vétéran partage avec son cadet une affection pour une poésie ne craignant pas de frayer là où une certaine tradition littéraire, par esprit de sérieux, refuse traditionnellement d’aller déposer ses oeufs. Parlons ici de désacralisation, ou, si vous préférez, d’un parti pris pour le fonne simple et pur que devrait procurer la poésie.

Dans une deuxième partie inspirée des arts circassiens, Alain Fisette multiplie avec moins de flair les analogies entre écriture et funambulisme, contorsion ou trapèze. C’est pourtant dans le silence de la nature que nous préférons philosopher en sa compagnie. « Pour un pêcheur / Dieu n’existe que sur l’eau // L’invoquer ailleurs reviendrait pour lui / À sabrer une bouteille de champagne vide. »

En chaloupe dans l’crushed stone // Poisson-clown

★★★

Alexandre Deschênes, Éditions de l’Écrou, Montréal, 2019, 112 pages // Alain Fisette, Éditions de La Grenouillère, Saint-Sauveur-des-Monts, 2019, 88 pages