«Dîner à Montréal»: cartes sur table

Se raconter, se dire, se révéler en inventant des fables, c’est un art que Besson perfectionne depuis près de 20 ans.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Se raconter, se dire, se révéler en inventant des fables, c’est un art que Besson perfectionne depuis près de 20 ans.

Le nouveau chapitre des amours fantômes de Philippe Besson nous arrive avec le printemps. Reprenant exactement là où Un certain Paul Darrigrand s’était achevé — dans cette librairie où les anciens amants se revoient pour la première fois, 18 ans après leur déchirante séparation —, Dîner à Montréal est une suite aussi nécessaire que bouleversante. Si bien qu’il serait maintenant inconcevable de terminer le premier titre sans se lancer immédiatement dans le second.

Les retrouvailles entre Paul et Philippe se déroulent en 2007 dans un restaurant du Village. Pour corser la situation, déjà fort tendue, se trouve également autour de la table Antoine, le jeune amant de Philippe, et Isabelle, la femme de Paul. Dispositif littéraire implacable, qui a aussi fait ses preuves au théâtre et au cinéma, le repas incite les convives à laisser graduellement tomber les masques.

Dans ce règlement de comptes, il faut admettre qu’Antoine jouit d’un statut particulier. « Lui ne joue pas un rôle, explique le narrateur, lui n’est pas dans les sous-entendus, les non-dits, les souvenirs tus, il n’est pas dans la mondanité, dans la théâtralité, il ne cache pas de cadavre dans ses placards. »

Besson a toujours eu une manière unique de décortiquer les situations et les intentions, de nommer cet entrechoquement cruel entre les aspirations intimes et les conventions sociales, mais il atteint cette fois un sommet, une justesse remarquable, une impudeur admirable.

Lorsque Philippe et Paul se retrouvent enfin seuls, parce qu’Antoine et Isabelle sont sortis fumer une cigarette, les réminiscences émergent, les aveux surgissent, les questions directes reçoivent des réponses honnêtes. Une forme de renouement, même éphémère, se produit.

De toutes les pages se dégage le sentiment déchirant qu’une grande histoire d’amour aurait pu se déployer entre Paul et Philippe. La trajectoire de leur récit abandonné, tronqué, laissé en plan au-dessus du vide, tout cela est encore douloureusement visible : « Me reviennent alors les instants de 1989, quand l’amour était occulte, quand notre jeunesse nous offrait un sauf-conduit, quand l’inconscience nous guidait, quand les étreintes étaient ce qui importait le plus, quand les possibles l’emportaient sur les devoirs. »

Se raconter, se dire, se révéler en inventant des fables, c’est un art que Besson perfectionne depuis près de 20 ans. Au cours des dernières années, le romancier s’est frotté plus franchement que jamais au réel, avançant courageusement (et pour notre plus grand plaisir) dans les dédales de son histoire.

Densifié par une astucieuse appropriation de la règle des trois unités, Dîner à Montréal offre un irrésistible mélange d’honnêteté et de dissimulation, une captivante alternance de dialogues (destinés aux convives) et de confessions (réservées au lecteur), une prose délicate où l’auteur parvient à être aussi impitoyable envers les autres qu’envers lui-même.

Dîner à Montréal

★★★★

Philippe Besson, Julliard, Paris, 2019, 198 pages