«Terminus Berlin»: fin de partie

La tonalité des romans à l’énergie brouillonne d’Edgar Hilsenrath est toujours un peu burlesque, mais gorgée d’une humanité libre et sans fard.
Photo: Georges Seguin Wikicommons La tonalité des romans à l’énergie brouillonne d’Edgar Hilsenrath est toujours un peu burlesque, mais gorgée d’une humanité libre et sans fard.

Terminus Berlin sonne la fin du long voyage de l’écrivain allemand Edgar Hilsenrath, mort le 30 décembre 2018 à l’âge de 92 ans. Il s’était rendu célèbre avec Le nazi et le barbier, une satire impitoyable sur les juifs et les SS racontant l’Holocauste du point de vue du bourreau — 30 ans avant Les bienveillantes de Jonathan Littell.

Cet ultime roman, paru en Allemagne en 2006, est la chronique du retour désenchanté en Allemagne de son alter ego littéraire, Joseph Leschinsky, dit Lesche.

Juif survivant de l’Holocauste, il partage à quelques détails près la trajectoire de son créateur. Homme au franc-parler, il ne croit en rien, sinon au « pouvoir de l’amour ». Après avoir connu l’expérience du ghetto et échappé de justesse à la mort (Hilsenrath l’a raconté dans Nuit, son premier livre), vécu en Palestine et en France, Joseph Leschinsky a immigré aux États-Unis au milieu des années 1950, occupant de petits boulots tout en bas de l’échelle sociale tout en écrivant pour conjurer l’oubli. Car être écrivain, c’est bien, « mais ça ne nourrit pas son homme ».

À son retour en Allemagne, en 1987, l’homme d’une soixantaine d’années choisit de s’installer à Berlin — Edgar Hilsenrath, lui, y est retourné en 1975. Les femmes lui semblent être plus libres, un peu plus chaudes, le bloc de l’Est est sur le point de s’effondrer. Le chaos ne lui fait pas peur.

Pour l’auteur de Fuck America, styliste un peu brut à la Bukowski et contempteur du « cauchemar climatisé » américain, les États-Unis n’avaient rien d’un Éden. « Je déteste l’Amérique comme je déteste les nazis, bien que ce ne soit pas la bonne comparaison. Je crois que les nazis m’ont refusé le droit à l’existence parce que j’étais juif. En Amérique, le droit à l’existence m’a été refusé parce que je n’avais pas de succès. »

À Berlin, pour faire changement, il voit d’anciens nazis partout. Même sous les traits de sa vieille logeuse de 87 ans, convertie après la guerre au judaïsme. À ses yeux, l’Allemagne est devenue une sorte de grand musée désespérément vide consacré au « passé non surmonté », où règne plus que jamais l’hypocrisie.

Seul son amour de la langue allemande lui rend supportable ce retour. « On peut aimer l’allemand sans aimer les Allemands. » Leschinsky refuse de croire à l’innocence de ceux qui auraient été manipulés par le régime nazi — et qui lui semblent former la vaste majorité de la population allemande dans l’après-guerre.

Témoin sensible de la montée de l’extrême droite en Allemagne, toujours fringant, il a un faible pour les femmes — souvent très jeunes —, fréquente plutôt des immigrés turcs, des Roms, des prostituées, et travaille à un roman consacré au génocide arménien. Il exhume tour à tour des souvenirs d’enfance, raconte un voyage de quelques semaines à San Francisco et à New York ou évoque sans pudeur un certain nombre d’aventures sexuelles.

Les couvertures de tous les romans d’Edgar Hilsenrath parus au Tripode, illustrées par l’artiste allemand Henning Wagenbreth, ne nous trompent pas : la tonalité de ses romans à l’énergie brouillonne est toujours un peu burlesque. Burlesque mais gorgée d’une humanité libre et sans fard.

Extrait de « Terminus Berlin »

Les deux femmes le dorlotèrent. Elfriede lui faisait ses plats préférés, des Königsberger Klopse et du jambonneau. Il aimait bien aussi ses gâteaux maison. Ils allaient souvent à Cologne et se promenaient au bord du Rhin. Elfriede couchait naturellement avec lui sans se soucier de Sabine. Il avait un grand lit confortable. Elfriede avait une soif inextinguible de tendresse et le lui faisait sentir.

Terminus Berlin

★★★ 1/2

Edgar Hilsenrath, traduit de l’allemand par Chantal Philippe, Le Tripode, Paris, 2019, 230 pages