«Hollywood menteur»: colère, chevaux sauvages et pâté pour chiens

«Hollywood menteur» restitue l’ultime élément dont le spectacle aura dépossédé l’icône hollywoodienne Marilyn Monroe: sa colère.
Photomontage: Le Devoir / Futuropolis «Hollywood menteur» restitue l’ultime élément dont le spectacle aura dépossédé l’icône hollywoodienne Marilyn Monroe: sa colère.

Elle jouait faux, c’en était grotesque. Et quand on lui confiait un rôle, c’était pour la profondeur du décolleté et non du personnage. Cinquante nuances d’une même Marilyn Monroe dont la réplique la plus célèbre demeure « pou pou pidou », comme le signale Virginie Despentes dans la postface la plus parfaite qu’on aurait pu écrire pour le nouveau livre de Luz, Hollywood menteur. Une bédé qui restitue l’ultime élément dont le spectacle aura dépossédé l’icône hollywoodienne : sa colère. Elle qu’on n’avait jamais vue fâchée en photo… sauf (presque) une fois, à Reno. La capitale des machines à sous et des divorces à la sauvette. Le lieu de tournage de son ultime film terminé : Les désaxés (The Misfits).

Le dramaturge Arthur Miller s’y était rendu en 1956, alors que son mariage se cassait la gueule. Il avait pondu l’histoire de trois cowboys face à leur vétusté, à l’heure où les chevaux sauvages ne servent plus qu’aux usines de pâté pour chiens. Une peur traversait l’esprit du plus vieux : comment expliquer à sa nouvelle flamme — demeurée pure évocation dans la nouvelle — qu’il n’était plus à la hauteur ? À l’image des mustangs devenus anémiques en raison de leur consanguinité, les cow-boys, reproduits en série au grand écran, disparaissaient ou se transformaient en poneys. La plaine était désormais un espace tonnant de détresse.

Photo: Futuropolis Une planche de «Hollywood menteur»

« Cette idée qu’ils sont privilégiés, c’est ce qu’on a toujours vendu aux bonshommes pour qu’ils se tiennent tranquilles […], qu’ils continuent de s’imaginer qu’ils ont quelque chose à gagner à cet endoctrinement du séparatisme de genre », écrit Despentes, qui oublie de noter à quel point l’actualisation cinématographique de la nouvelle de Miller allait altérer la dynamique de pouvoir du texte original.

Au moment où Esquire publiait celui-ci en octobre 1957, Miller s’était déjà remarié avec sa maîtresse… Marilyn Monroe. Celle à qui il ferait répéter sa demande de divorce devant une glace durant le tournage catastrophique des Misfits, aux côtés d’un Montgomery Clift marqué au fer rouge par son accident de voiture (où Elizabeth Taylor l’avait empêché de s’étouffer en lui retirant de la gorge ses dents cassées) et d’un Clark Gable téméraire (vieux con aussi insupportable qu’attachant dans le livre de Luz), qui allait mourir deux jours après le bouclage du film.

Photo: Futuropolis Une planche de «Hollywood menteur»

C’est dans cet espace de détresse, au coeur du Nevada, que la colère de Marilyn aurait pu être captée en plan rapproché, à l’instar de la plupart des scènes. Mais Huston choisira de lui faire crier « Assassins ! » à plusieurs dizaines de mètres de l’objectif. Avec ce livre qui prend racine dans un feuilleton publié par les Cahiers du cinéma de 2016 à 2018, Luz s’est voulu les yeux de Marilyn Monroe en offrant, par le noir profond de son trait agité, le contrechamp… et même le close-up de sa colère.

« Ce qui m’a frappée, après la réflexion de Luz, ce n’est pas que ce soit vrai — qu’on n’ait jamais représenté la colère de Marilyn, comme si c’était plus tabou encore que de voir sa chatte, écrit Despentes. Ce qui m’a frappée, c’est que […] [j]e n’avais jamais réalisé cette chose évidente : sa colère, c’est ce dont on avait besoin, c’est la pièce qui manquait pour rassembler toutes ses facettes. »

Rassembler ces facettes, c’est ce qu’a fait l’ancien pilier de Charlie Hebdo, en poussant plus loin ce que le dramaturge voulait faire initialement : offrir un grand rôle à Marilyn. Cette même femme dont il allait divorcer un mois après la fin du tournage ; celle immortalisée par l’agence Magnum et ses grands photographes — Henri Cartier-Bresson, certes, mais aussi une certaine Inge Morat, première femme à intégrer l’agence… et première femme aussi à intégrer la vie conjugale de Miller, après son divorce de Marilyn.

Hollywood menteur

★★★ 1/2

Luz, postface de Virginie Despentes, Futuropolis, Paris, 2019, 112 pages