«La respiration de Thomas Bernhard»: humanité cachée

Son amour très sélectif de la musique, Thomas Bernhard l’a transposé dans l’art de manier les mots en devenant écrivain.
Photo: Wikicommons Son amour très sélectif de la musique, Thomas Bernhard l’a transposé dans l’art de manier les mots en devenant écrivain.

Depuis 2017, le Parti de la liberté, formation populiste très à droite, participe à la coalition qui gouverne l’Autriche. Cela donnerait raison à l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) qui, dans sa dernière pièce, Place des Héros, créée l’année avant sa mort, écrit : « Il y a aujourd’hui plus de nazis à Vienne qu’en 1938. » Mais, au lieu d’insister sur le côté provocateur de Bernhard, Simon Harel révèle son humanité cachée.

Dans La respiration de Thomas Bernhard, son « essai-dictée », le critique littéraire québécois, sensible à la musique du style de l’écrivain, à sa maladie pulmonaire chronique comme source occulte de son écriture, entend transcrire à la fois la voix intérieure de celui qui le fascine, qui parfois le lasse, et la sienne : celle du lecteur émerveillé mais irrité. J’« affronte » l’oeuvre, concède-t-il, « j’adore la transe rythmique qu’elle me procure ». Il s’agit pour lui d’une « détestation amoureuse ».

Bernhard, qui rêvait d’une carrière de chanteur, a dû y renoncer à cause de sa santé fragile. Son amour très sélectif de la musique, il l’a transposé dans l’art de manier les mots en devenant écrivain. Harel insiste sur le fait que le prosateur autrichien admire le perfectionnisme fou du pianiste torontois Glenn Gould, qui en jouant Bach et même Webern a élevé la simple technique presque au rang d’une recréation.

Le critique québécois sait résumer d’un trait la vie de Bernhard : « C’est dans un sanatorium que son destin d’écrivain se joue, lui qui se promettait à la musique. » Doué d’une grande intuition, Harel précise le sens de la démarche d’un artiste souvent incompris : « Le mouroir devient alors, pour lui, la scène du monde. » Il ajoute que, selon Bernhard, « la tragédie n’est pas autre chose qu’un théâtre de marionnettes ».

Frôler la mort apprend en effet à l’écrivain autrichien que la politique n’est qu’un jeu tragicomique qui se répète, que l’annexion en 1938 de l’Autriche à l’Allemagne hitlérienne ratifiée par un plébiscite tient de l’horrible fait divers, que la mode est l’ennemie implacable de l’art. Dans un de ses récits, un personnage laisse même entendre sa misanthropie : « Les seuls amis que j’aie sont les morts, qui m’ont légué leur littérature. »

Cependant, Harel montre que la misanthropie et, en particulier, la misogynie de Bernhard se trouvent démenties par l’admiration débordante qu’il voue à sa compatriote Ingeborg Bachmann (1926-1973), poète, romancière et féministe, et par la grande amitié qui le lie à sa protectrice Hedwig Stavianicek (1894-1984), bourgeoise viennoise qu’il appelle affectueusement l’« être vital », l’« ouvreuse d’horizons ».

Lorsqu’un personnage de Bernhard avoue que l’art « n’est rien comparé à ce seul et unique être aimé » qui illumine une vie, Harel, fourbu par la pesanteur de l’oeuvre qu’il analyse, confesse qu’il aurait dû prêter plus d’attention à cet éclair d’humanité.

Extrait de « La respiration de Thomas Bernhard »

J’ai donc dicté la détestation amoureuse d’un auteur fou, malade, qui affirmait ne pouvoir respirer normalement mais qui a néanmoins trouvé assez de souffle pour écrire encore et encore.

La respiration de Thomas Bernhard

★★★★

Simon Harel, Nota bene, Montréal, 2019, 252 pages