La poésie, défense légitime pour l’Ontario français

«Poèmes de la résistance» fait entendre la voix indignée, railleuse ou pleine d’espérance de 37 poètes franco-ontariens, de naissance, de culture et/ou de cœur.
Illustration: Tiffet «Poèmes de la résistance» fait entendre la voix indignée, railleuse ou pleine d’espérance de 37 poètes franco-ontariens, de naissance, de culture et/ou de cœur.

Écriture : défense légitime », annonçait le regretté poète Robert Dickson dans Libertés provisoires (2005). Il y avait un petit moment que l’Ontario francophone n’avait pas eu à s’en remettre à cette défense légitime qu’est la poésie afin de tenter de contrecarrer de graves menaces à son identité et à sa survie. Puis, en novembre 2018, Doug Ford annonçait qu’il dissolvait le Commissariat aux services en français et reniait son appui à la création de l’Université de l’Ontario français, pourtant promis en campagne électorale.

Invitée à la télé nationale dans la foulée de ces annonces accueillies avec consternation par la vigoureuse minorité francophone ontarienne, la professeure à l’Université d’Ottawa Linda Cardinal enjoint à ses compatriotes de se mobiliser. Par courriel, la poète originaire de Hawkesbury Andrée Lacelle lui témoigne son soutien : « Tu me le dis si je peux faire quelque chose. » Sa réponse, laconique et vivifiante, ne tardera pas : un poème.

« C’est du silence qu’émerge la parole. / C’est de cette parole que jaillit l’écho. / Avec tout le respect que je ne vous dois pas, monsieur, / je vous prie d’agréer ma reconnaissance / envers un geste qui n’aura que souligné votre ignorance. / Le silence est le meilleur prétexte pour se dire. / Merci de contribuer à notre visibilité. / Joke’s on you », lira-t-on le 27 novembre 2018 sous le titre Dire la lumière de notre colère, un « poème rapaillé » par Andrée Lacelle à partir des soumissions d’une vingtaine d’amis écrivains enrôlés en vitesse.

C’est à la faveur de la ferveur générée sur les réseaux sociaux par ce poème d’urgence et d’incrédulité face à la sournoiserie de l’attaque que bourgeonnera le projet Poèmes de la résistance, qui fait aujourd’hui entendre la voix indignée, railleuse ou pleine d’espérance de 37 poètes franco-ontariens (de naissance, de culture et/ou de coeur).

« Il fallait offrir un versant positif à ce novembre noir et c’est à ce titre que je lançais un appel à la clarté des mots », explique la directrice de ce recueil collectif, Andrée Lacelle, au sujet de cette conjugaison — lumière et colère — qui pourrait ressembler à une contradiction. « La lumière, pour moi comme pour les astrophysiciens, c’est ce qui nous lie à la vie, et la vie, c’est le souffle, et c’est par des mots-souffle qu’il fallait tenter d’exprimer notre solidarité. La poésie est faite pour résister, pour affirmer, pour dire. » Et dire, c’est exister.

La lutte à recommencer

« L’Histoire, la nôtre / qui nous nourrit d’espoirs et de rêves / est celle de ces gens-là / de ces bras, de ces coeurs, de cette langue / plutôt que celle des Grands de ce monde // Elle est pareille à une cordée de souvenirs / comme on dit une bonne cordée de bois », écrit en 1981 dans son bouleversant recueil Gens d’ici Jean Marc Dalpé — il signe par ailleurs un des textes les plus corrosifs de Poèmes de la résistance.

Ajoutons à ces quelques vers que l’histoire de l’Ontario français est aussi celle de manches à retrousser de nouveau, de rengaines à entonner encore parce que personne d’autre ne le fera et de poèmes à récrire pour refuser de mourir.

Que la poésie franco-ontarienne creuse des racines profondes dans l’oralité aura sans doute contribué à ce qu’on l’emploie fréquemment comme outil pour répliquer à l’ennemi, pense la professeure de littérature à l’Université Laurentienne de Sudbury Johanne Melançon. C’est beaucoup grâce aux poètes, rappelle-t-elle, que l’avènement au début de la décennie 1970 des institutions culturelles de l’Ontario français (ce que l’on nommera le Nouvel-Ontario) aura permis aux Franco-Ontariens d’apparaître sur la place publique par leurs propres moyens, dans leurs propres mots. Le premier livre publié aux Éditions Prise de parole en 1973,Lignes signes, était, après tout, un recueil de poèmes.

« La poésie colle à la FrancoOntarie, c’est notre mode d’expression privilégié, parce qu’il permet des libertés que d’autres genres ne permettent pas », pense l’écrivain natif de Green Valley David Ménard. « En poésie, il n’y a pas de fuckaillage, on va droit au but. Et la situation actuelle ne permettait pas de fuckaillage. »

Peuple de toutes les histoires

En 1997, David Ménard est en « huitième ou neuvième année » et offre à ses collègues de classe une présentation orale enflammée au sujet du mouvement S.O.S. Montfort. Sa propre oeuvre (L’autre ciel, La poupée de rouille) s’était pourtant tenue jusqu’ici à distance de la question identitaire franco-ontarienne.

Il y a des moments où on est épuisés de devoir se défendre, mais ça fait partie de notre quotidien depuis tellement longtemps. On a déjà mené d’autres luttes comme celle-là et on a toujours su se relever.

« Nos aînés nous ont ouvert le chemin et nous ont donné la liberté de parler de ce dont on veut bien parler », se réjouit-il en évoquant d’autres poètes de sa génération, Sonia-Sophie Courdeau ou Daniel Groleau Landry, qui, comme lui, proposent leur premier texte de revendication culturelle, politique et identitaire dans Poèmes de la résistance.

« Nous avons fait du temps un allié / il en avait fait un ennemi / le sablier de son règne se vidant sur sa tête », y prédit David Ménard, 35 ans, en vilipendant Doug Ford et en chantant ce « peuple de toutes les histoires » que forment les Franco-Ontariens. Autre extrait de cet optimiste exercice de futurologie poétique ? « Dans vingt ans / nous regarderons la reprise de notre victoire à TFO / […] Catherine Dorion nous enverra un clin d’oeil / en portant son t-shirt de Patrice Desbiens. »

« Il y a des moments où on est épuisés de devoir se défendre, mais ça fait partie de notre quotidien depuis tellement longtemps, observe David Ménard. On a déjà mené d’autres luttes comme celle-là et on a toujours su se relever. Ford ne passera pas à l’histoire pour ses grands gestes, sauf que nous, on va être encore là, et cet homme n’aura été qu’une épine dans notre pied. »

Poèmes de la résistance

Sous la direction d’Andrée Lacelle, Prise de parole, Sudbury, 2019, 109 pages