«Nous faisons l’amour»: cochon, mais pas quétaine

«Amour» est le mot-clé du titre de «Nous faisons l’amour», et pas que l’amour du couple hétérosexuel, ni même que celui du couple.
Photomontage: Le Devoir / Noroît «Amour» est le mot-clé du titre de «Nous faisons l’amour», et pas que l’amour du couple hétérosexuel, ni même que celui du couple.

Il faut une sérieuse dose de témérité pour écrire un recueil de poèmes sexuels, compte tenu du risque important de finir par relayer les mêmes clichés, empestant le latex bon marché, que garde en vie cette sorte de littérature que vend votre boutique érotique préférée.


Comment Jonathan Lamy (Prix Émile-Nelligan 2016 pour La vie sauve) est-il parvenu à écrire un recueil de poèmes cochons, mais pas quétaines ? D’abord en refusant d’écrire avec le désir appuyé d’émoustiller.

Amour est le mot-clé du titre de ce livre (Nous faisons l’amour), et pas que l’amour du couple hétérosexuel, ni même que celui du couple. Amour-propre, amour du temps qui passe, amour de son prochain : le poète dirige son propre film porno alternatif et choisit de zoomer non pas sur les organes irrigués, mais sur « l’élan pour l’union / réciproque la célébration / des imperfections nous / sommes infigurables / de consentement ».

Sexualité contre productivité

C’est d’ailleurs avec soulagement que nous constaterons qu’il y a dans ces poèmes la conscience vive qu’en plaçant le corps de la femme sur un piédestal, une certaine poésie canonique a aussi contribué à l’objectiver.

La sexualité comme rempart contre la productivité 24 heures sur 24, la sexualité comme passeport vers une réelle connaissance de soi et de l’autre, la sexualité comme refuge contre la douleur.

Dans une langue mélangeant solennité et drôlerie, ces poèmes lancent un appel à la résistance face aux injonctions à l’efficacité qui s’immiscent même sous les draps, et soudainement, « la performance / réside dans le fait de changer / quelque chose du monde / quelque chose en nous ».

Au coeur d’une époque angoissée par son avenir, Nous faisons l’amour trouve donc une forme de foi dans ce « monde meilleur » que le plaisir du corps permet de (fugacement) visiter.

Et si l’orgasme donnait l’impulsion nécessaire pour travailler à l’avènement d’un authentique monde meilleur dans ce vaste espace, hors du lit, qu’il faut bien parfois fréquenter avant de retourner se mettre à l’abri entre les jambes de l’autre ?

Nous faisons l’amour

★★★ 1/2

Jonathan Lamy, Éditions du Noroît, Montréal, 2019, 80 pages