La «French Theory» à la belge de Laurent de Sutter

Le professeur Laurent de Sutter enseigne la théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.
Photo: Hannah Assouline Le professeur Laurent de Sutter enseigne la théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.

Le professeur Laurent de Sutter est belge et, en même temps, digne héritier de la French Theory. À preuve, son petit livre, paru il y a quelques semaines, intitulé Qu’est-ce que la pop’philosophie ? (PUF). Il y revient sur l’invention et la signification de ce concept, au milieu des années 1970, par Gilles Deleuze, poids superlourd de cette arène intellectuelle franco-française.

« J’ai voulu prendre à revers à la fois les critiques et les défenseurs de cette philo populaire, dit l’intellectuel, de passage à Montréal ces derniers jours. En remontant à Deleuze, on se rend compte que, pour lui, c’est quelque chose de très, très rigoureux. Il s’agit pour Deleuze de durcir l’exigence philosophique jusqu’au point où la rencontre avec toutes choses, les plus sérieuses comme les plus légères, finirait par conduire vers de nouvelles catégories de pensée. Ce qui réclame une attention fine et rigoureuse comme une méfiance vis-à-vis du bagage intellectuel reçu. »

Cette pop’philosophie (avec l’apostrophe, comme pour la ’pataphysique) envisagée, rêvée, n’est donc pas celle qui veut penser la pop culture et les industries culturelles. Les librairies sont remplies de ces propositions qui se demandent, par exemple, si Bart Simpson incarne la nietzschéenne « vertu d’être mauvais » ou dans quelle mesure le méchant Sheev Palpatine (Star Wars) applique les préceptes de gouvernance de Machiavel, pour qui la fin justifie les moyens.

On connaît la chanson. Ce média publie sa page Le Devoir de philo. LeD Magazine prolonge même de temps en temps sa série La philo dans l’accoudoir pour juger une production télévisuelle à la lumière d’une pensée philosophique (mea culpa).

Le critique de cette philosophie diète a pourtant lui-même été critique rock pour des magazines et le journal Libération pendant une décennie. Est-ce une contradiction secondaire ? « J’avais l’idée de ne pas juger les disques, corrige-t-il. Chaque fois, comme dans tous mes textes, j’essayais de me laisser porter par la chose. »

Le droit par le champ gauche

Sa chose à lui est juridique. Laurent de Sutter est professeur de théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. Il est aussi éditeur aux PUF et chez Polity Press. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.

« On me présente toujours comme un philosophe, mais, du point de vue universitaire, je suis juriste. J’enseigne la théorie du droit, qui concerne la réflexion que l’on peut avoir sur les paramètres de la pratique juridique : ce qu’est le droit, une norme, une règle, bref l’ensemble des catégories abstraites d’une pratique très concrète. » Il ajoute que sa tâche consiste à rappeler aux étudiants que tout ce qu’ils considèrent comme absolument naturel, les contrats ou le mariage, ne l’est pas.

« Je suis une sorte de combattant de l’idée, dit encore le juriste des fondements. Il y a des idées partout, mais il n’y en a pas assez de structurées. Nous avons besoin de penser très, très fort, pas de réflexes identitaires ou de positions idéologiques. Dans ce sens, je mène un combat presque politique pour la présence dans l’espace public d’idées qui autrement n’auraient pas droit de cité. »

Pourtant, la page Idées du Devoir (pour ne citer que cet exemple en toute modestie) reçoit quotidiennement des dizaines de propositions de textes remplis d’idées. Le débat sur la laïcité fait déborder la boîte de courriels.

« Pour moi, ce débat sur la laïcité, c’est l’archétype du faux débat, qui n’a littéralement pas de sens : signe religieux ou pas, laïcité ou pas, en l’occurrence, quelle différence ça fait ? demande M. de Sutter. Le combat entre les positions continue, mais le déplacement de la scène n’a pas lieu, qui est acceptée une bonne fois pour toutes. Il y a les laïques, il y a les croyants, et ils vont se taper sur la gueule jusqu’à la fin des temps. »

Alors, on fait quoi ? « On devrait au moins se demander s’il est possible de changer les coordonnées de la scène. Par exemple pour se dire qu’au fond, comme le dit [le sociologue des sciences] Bruno Latour, l’erreur, c’est de considérer que les religions ont à voir avec les croyances. Il suggère plutôt d’en faire un enchaînement de paroles [et un monde de fidélité et de tradition]. »

La déconstruction du monde

Pendant la conversation, Laurent de Sutter ne prononce pas le terme « déconstruction », si courant dans les départements des sciences molles des universités, mais c’est tout comme. Le terme fondamental du très large corpus des théories philosophiques des années 1960 à 1990 made in France a eu une très forte influence dans toutes les universités du monde.

La pensée 68 (selon le titre d’un célèbre ouvrage sur ce magma intellectuel) des Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Roland Barthes, Jean Baudrillard, Jacques Derrida ou « son » Gilles Deleuze a contribué à la naissance des cultural studies dans le giron anglo-américain et irrigué sans cesse le militantisme contemporain en faveur des minorités et des opprimés en tous genres, victimes de l’intersectionalité.

Ce courant hétéroclite partage quelques points d’ancrage, dont la critique de la « critique » elle-même, c’est-à-dire du jugement conçu dans la grande tradition philosophique allemande. À la fin du dernier siècle, ce combat dans la petite assiette intellectuelle et universitaire était parfois résumé par la formule amusante opposant les French fries aux Frankfurters, disons les frites françaises (ou belges…) et les saucisses allemandes (dans ce cas par référence à l’École de Francfort).

Laurent de Sutter vient d’ailleurs en même temps de diriger la publication de Postcritique (aussi aux PUF), livre qui se présente comme « le manifeste d’une nouvelle génération de penseurs à l’ère de l’immédiateté et du tout-critique ». Le recueil rassemble une dizaine de textes d’autant d’auteurs qui prétendent prendre le contre-pied de « l’âge du triomphe de la critique » bien visible dans tous les domaines avec la critique d’art ou culturelle, l’esprit critique ou la théorie critique, justement, celle des saucisses, quoi.

« Mais sait-on vraiment ce que l’on fait lorsqu’on défend la critique ? Sait-on d’où elle vient et où elle va ? Se rend-on compte, surtout, de la manière dont le discours de la critique, en saturant tout le domaine du pensable, nous rend bêtes ? » demande le livre, lui aussi dans cette idée très franco-française de toujours prétendre plonger au coeur des choses, quitte à remettre en question 2500 ans de traditions philosophiques occidentales…

Qu’est-ce que la pop’philosophie?

Laurent de Sutter, PUF, Paris, 2019, 120 pages