«Un silence brutal»: Ron Rash, naturaliste

Les personnages de Ron Rash traînent leurs blessures comme de vieilles cicatrices.
Photo: Gallimard Les personnages de Ron Rash traînent leurs blessures comme de vieilles cicatrices.

Un coin reculé de la Caroline du Sud, au pied des Appalaches. On pense petits matins brumeux, suzanne-aux-yeux-noirs, pic flamboyant, lucioles. Mais on entend aussi chômage endémique, laboratoires clandestins de crystal meth, junkies aux dents rongées, pawn shops florissants.

Et dans ce monde en crise, même la morale semble être en récession.

Trois semaines avant de prendre sa retraite, à 51 ans après 30 ans de service dans la police, le shérif du comté est confronté à une affaire dont il aurait préféré se passer. Gerald, un vieil homme solitaire qu’il connaît bien, est soupçonné par le propriétaire d’un complexe touristique d’avoir versé du kérosène dans l’eau d’une rivière qui traverse un parc régional, entraînant la mort de centaines de truites mouchetées.

Une culpabilité qui semble improbable aux yeux des deux narrateurs alternants d’Un silence brutal, le nouveau roman de Ron Rash (Incandescences, Le chant de la Tamassee,Seuil, 2015 et 2016), le shérif lui-même et Becky, sa compagne, une poétesse qui dirige aussi le Locust Creek Park.

Lentement disséqués sous le scalpel de Ron Rash, les personnages traînent leurs blessures intimes et leurs erreurs comme de vieilles cicatrices qui leur rappellent qu’hier a devancé aujourd’hui — une ex-femme victime d’une surdose, un amoureux en prison pour terrorisme écologique, un fils qui s’est suicidé après son service militaire en Afghanistan. Certains jours, elles leur font encore mal. Les plus chanceux peuvent regarder cette réalité en face.

D’anciennes rivalités jamais enfouies, la pauvreté et les dépendances aux drogues poussent souvent les autres à faire des choix discutables. Et comme dans ce petit coin de pays tous les gens semblent rattachés entre eux, par les liens du sang, d’amitié ou d’hostilité, le drame privé devient vite collectif. « Dans les pires moments, le comté ressemblait à une toile gigantesque. L’araignée remuait et de nombreux fils reliés les uns aux autres se mettaient à vibrer. »

Avec sa manière habile et sensible, l’Américain Ron Rash, qui nous rappelle qu’il est aussi poète, tente ici de donner forme à la complexité de ce coin de pays qui l’inspire d’un livre à l’autre et où il vit depuis toujours. Cet admirateur de Faulkner et de Giono a été choisi pour inaugurer la résurrection de la collection « La Noire » de Gallimard.

De cet univers à la nature belle et généreuse, mais entachée par la présence et les malversations des hommes, un personnage du roman rapporte qu’un pasteur pourrait dire que le paradis est « tout autour de nous ». Avec son regard de naturaliste, adepte de l’équilibre et de la nuance, Ron Rash nous rappelle qu’il serait possible de dire la même chose de l’enfer.

Un silence brutal

★★★

Ron Rash, traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez, Gallimard, Paris, 2019, 272 pages