«Pour cœurs appauvris»: carences affectives

Corinne Larochelle publie un petit livre composé avec le souci du détail.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Corinne Larochelle publie un petit livre composé avec le souci du détail.

C’est une soixantaine de « fictions », fragments, moments qui forment une collection d’instants de vie amoureuse d’une femme célibataire. On y trouve aussi quelques souvenirs plus anciens de rencontres qui scintillent encore, par leur magie ou leur pauvreté.

« Quand on arrive au milieu de sa vie, on fait le bilan et on se demande “ai-je assez aimé ?” » confie un personnage de Pour cœurs appauvris. Poser la question, c’est un peu aussi y répondre.

Poète depuis longtemps et nouvelliste, Corinne Larochelle, 45 ans, enseigne la littérature au Collège de Maisonneuve à Montréal. Son premier roman, Le parfum de Janis (Le Cheval d’août, 2015), sensible et morcelé, est l’histoire d’une femme qui se retrouvait à Lisbonne pour célébrer ses 40 ans et essayer de démêler les fils de son histoire familiale.

Le « je » récurrent qui se raconte dans ces « fictions » est une célibataire à « l’enfance rugueuse, pleine de trous », vivant à Montréal. Tantôt chasseresse, tantôt chassée, c’est une femme que les hommes qu’elle rencontre semblent souvent fuir. À ses propres expériences viennent parfois s’ajouter des histoires similaires qui lui ont été racontées.

À l’heure de la « tinderisation » de l’amour, ses affaires de cœur et de corps paraissent « magnifiques et éphémères » aux yeux de ses amies. Comme si ses échecs amoureux étaient enveloppés d’une sorte de beauté tragique.

Arrivées, départs, absences courtes, prolongées ou définitives, attentes déçues, deuils amoureux. Une compilation d’aventures avec des hommes racontées à l’occasion de manière crue. Des émois pas toujours partagés vécus en Grèce ou en France au début de l’âge adulte. Un flirt avec un de ses professeurs d’université. Le début d’une « passion tactile » qui tourne en voyage désastreux à New York. Des premiers rendez-vous sans lendemains, des sentiments qui ne sont pas au diapason. Des hommes qui ne sont pas libres, pas intéressés, pas prêts à quitter femme et enfants. Ou qui ne sont simplement pas à la hauteur.

Avec tendresse et sans vraiment glisser dans l’amertume, le recueil est traversé d’un fantasme récurrent de « bonheur à deux » qui n’arrive jamais à s’incarner. « C’était peut-être son ex, il avait été marié à une femme qu’il avait beaucoup aimée, n’avait pas accepté de voir leurs sentiments se désagréger, il pensait encore à elle. C’était peut-être moi, mes seins, l’angle de mon nez, que sais-je, mon job, mon signe astrologique. »

Déceptions en série, absence de feu, tristesse légère, résignation lente : malgré son sujet, Pour cœurs appauvris irradie une beauté certaine.

Dans ce petit livre composé avec le souci du détail au moyen d’une langue simple, sans véritable structure, Corinne Larochelle tente de saisir quelque chose comme l’air du temps amoureux. Mais un air du temps filtré par le regard d’un poète, capable de faire résonner le silence.

Pris un à un, bien sûr, ces instants pourraient laisser le lecteur sur sa faim. Mais il arrive que le résultat n’égale pas la somme de ses parties. C’est ici un peu le cas.

Extrait de «Pour cœurs appauvris»

« Ce soir-là, je suis remontée chagrine à ma chambre. J’aurais dû m’en douter, il n’était pas libre. Alors j’ai décidé de retenir que la journée avait été magnifique, que nous avions pu observer la trajectoire courbe d’un faucon en plein vol, qui avait repéré une proie. Et qu’il m’avait dit, quand j’avais chanté, C’est beau, cela scintille. »

Pour coeurs appauvris

★★★ 1/2

Corinne Larochelle, Le Cheval d’août, Montréal, 2019, 144 pages