Le chant des femmes de l’automne

Certaines femmes ayant été victimes d’agressions sexuelles emploient le mot «survivante». Ce qui réjouit Laurence Veilleux, bien qu’elle ne sache pas encore en faire autant.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Certaines femmes ayant été victimes d’agressions sexuelles emploient le mot «survivante». Ce qui réjouit Laurence Veilleux, bien qu’elle ne sache pas encore en faire autant.

Agressions non dénoncées en 2014. On vous croit en 2016. Moi aussi en 2017. Chaque automne, Laurence Veilleux devenait « complètement folle et très nerveuse d’entendre toutes ces histoires-là sortir en même temps ». Les deux précédents recueils de la poète rimouskoise, Chasse aux corneilles (2014) et Amélia (2016), avaient toisé de biais, grâce aux paravents de personnages, le thème du viol ou de l’inceste. Il fallait enfin « enlever les personnages pour que la parole puisse vraiment prendre plus de place ».

« Tous ces mouvements m’ont rendue folle, parce que ça me mettait en colère qu’on remette encore en question, dans les médias, la parole de ces femmes. Ça me rendait folle de voir que, malgré l’impression que les digues ont été ouvertes, entre femmes, c’est toujours super tabou », explique au bout du fil celle qui ne savait plus « quel maudit chant [s]’offrir / pour voir le bout / de [son] propre cœur et l’apaiser ».

Elle s’en offre un aujourd’hui avec Elle des chambres, mais l’offre aussi à toutes celles qui cherchent les mots pour parler de leur propre expérience de l’agression. Un chant porté par le « je » d’une enfant connaissant les premiers jours de sa puberté, mais que la poète souhaite perméable aux « je » « de toutes les voix de femmes qui [la] traversent depuis des automnes ».

Difficile de se replonger dans ces événements néanmoins intimes et douloureux ? La question mettra rapidement en lumière notre profonde ignorance du sujet. « Ça a été plus difficile de trouver comment raconter ça. Mais de replonger là-dedans, non, parce que… » Long silence. Il y en aura quelques-uns au cours de la conversation. Laurence Veilleux veut employer les bons mots. « Disons que c’est rare que je n’y pense pas. »

Ce qui ne signifie pas que sa mémoire avait très précisément tout consigné. « Je me suis énormément questionnée sur la mémoire. Annie Ernaux m’a beaucoup aidée et j’ai pu m’accrocher à cette idée que “je” est une fiction, que je n’arriverai jamais à retrouver une justesse dans les souvenirs. Mais ce qui me reste, c’est mon corps et la mémoire de mon corps. » Qui finit toujours par hurler la vérité.

Je ne me considère pas encore comme complètement guérie, complètement à l’extérieur de ça, et je ne pense pas non plus que le corps des femmes soit complètement en sécurité. Ça va mieux, mais…

Face à cet immense défi littéraire qui consiste à transcender le vocabulaire du témoignage pour arriver sur le territoire de la poésie, tout en évitant de « transformer le viol en poésie et d’en faire quelque chose de beau », Laurence Veilleux s’invente donc une langue puisant dans les mythes de l’enfance qu’aura nourris une compréhension encore myope, mais profondément instinctive, du monde. Une langue foudroyée par la violence de passages crus, parfois volontairement dénués d’images et de métaphores. Une langue qui trouve surtout sa poésie dans la force du corps fragilisé, qui s’obstine à ne pas ployer.

« [D]e qui tes mains / cherchent la mort récitée sur moi / sans odeur d’urine pour commencer la chasse ? » demande la fille qui raconte dans Elle des chambres, un livre qui trace la naissance d’un dégoût de soi qui s’immisce sous la peau, brouille le regard, salit toute lumière. « Je ne sais habiter / que la honte / où chaque geste me ramène // je presse / la pulpe des doigts / devient blanche revient rouge // je calcule adroitement / le chemin du sang qui passe. »

Une honte qui, selon Laurence Veilleux, tient à la fois de la nature traumatique d’un viol — « C’est clair que, si quelqu’un décide qu’il a la permission de te toucher alors que tu n’en as pas envie, ou que tu ne peux pas décider si tu en as envie, ton corps s’imprègne de quelque chose qui est dur à arracher » —, mais que l’on ne peut dissocier d’un discours social sur les agressions sexuelles lesté d’un lot d’injonctions délétères.

« C’est comme s’il fallait être une “bonne” violée, qu’il fallait prouver qu’on a mal, qu’on est complètement détruite, que si on disait qu’on a été violée et que, malgré tout, on a l’air forte et qu’on aime le sexe, ça ne pourrait pas fonctionner », regrette la poète de 24 ans, avant d’évoquer sa lecture enthousiaste du récent essai de la juriste Suzanne Zaccour, La fabrique du viol (Leméac).

« On ne nous a pas raconté que le viol pouvait se passer à quatre heures de l’après-midi chez nous et que l’agresseur pouvait ensuite nous demander comment ça allait. Alors, c’est sûr que tu interroges ta mémoire, parce que tu te dis que l’histoire que t’as vécue n’est pas conforme à ce qu’on nous dit qu’un viol devrait être. »

Survivante

« J’attends / pour ouvrir la fenêtre // retrouver c’est quoi / la grâce du vide // je me répète souvent // je pense que je vais mieux / je pense que je guéris // je me crie des choses / je me crie : ce n’est pas grave // je me dirige vers la salle de bain / je me fais mourir par la gorge // je cesse enfin / de m’entendre hurler des bêtises. »

Certaines femmes ayant été victimes d’agressions sexuelles emploient le mot « survivante ». Ce qui réjouit Laurence Veilleux, bien qu’elle ne sache pas encore en faire autant.

« Je ne suis pas encore sortie de la violence de tout ça. Je ne me considère pas encore comme complètement guérie, complètement à l’extérieur de ça, et je ne pense pas non plus que le corps des femmes soit complètement en sécurité. Ça va mieux, mais… » Elle rit. On aura étonnamment beaucoup ri pendant cette entrevue. « Ça va mieux, mais ce n’est pas terminé. » Impossible de se dire survivante sans l’assurance d’avoir bel et bien survécu.

Elle des chambres

Laurence Veilleux, Poètes de brousse, Montréal, 2019, 88 pages