Yara El-Ghadban, le luxe de l’ordinaire

L’écrivaine d’origine palestinienne est également ethno-musicologue et anthropologue.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’écrivaine d’origine palestinienne est également ethno-musicologue et anthropologue.

Yara El-Ghadban en est profondément convaincue : « La littérature peut changer le monde. » Le changer en amenant deux êtres complètement opposés — origine, perspectives politiques, âge, sexe, croyances, nationalité — à discuter. Vraiment. « À discuter de sujets tabous que l’on ne pourrait, autrement, directement aborder. À discuter à travers le récit, à travers les personnages et à travers les questions que le roman nous pose. »

Des questions, l’écrivaine, ethno-musicologue, anthropologue, essayiste et traductrice s’en pose énormément. La dernière, qui l’a menée à la création de son troisième roman, s’est imposée d’elle-même. Et n’a pas voulu la lâcher. « Une idée ne demande pas la permission pour exister ! dit en riant la Montréalaise d’origine palestinienne. Une fois qu’elle trouve son chemin, il est très difficile de l’ignorer. »

Cette idée lui demandait, encore une fois, d’explorer l’un de ses sujets de prédilection : l’incroyable complexité de l’être. Plus précisément, celle de l’ex-premier ministre israélien Ariel Sharon, mort le 11 janvier 2014 après avoir passé huit ans dans le coma.

Partant de la conviction que les humains sont aussi « capables de monstruosités que de grandes beautés », la romancière s’est ainsi adressée à l’homme « dont les politiques ont fait beaucoup souffrir les Palestiniens » par la voix des femmes de sa vie. Sa mère, Véra, son amoureuse, Lily.

La force de l’identité

Dédié à « Celles et ceux que l’histoire empêche d’être ordinaires », Je suis Ariel Sharon explore cette idée de ne pouvoir l’être, banal. Dans le roman, l’une des femmes demande d’ailleurs à l’ancien général : « Qui serions-nous si nous étions des êtres ordinaires ? Vivant dans un pays ordinaire. Avec des gens ordinaires. »

Dans un autre contexte, un contexte calme, confortable, ce mot prend des airs de monotonie. Mais ici, le monotone est ailleurs. C’est la guerre qui l’est. « La guerre est ennuyeuse. C’est une série d’attentes et d’ennuis morbides, la guerre. »

Et c’est ce qui fait du banal un luxe, explique l’écrivaine : « J’ai grandi avec un sens très aigu de l’“exceptionnalité” de l’expérience palestinienne. Parce qu’on est des exilés, parce qu’on est des réfugiés, parce qu’il y a littéralement des milliards de personnes pour qui ce petit bout de terre a une signification divine. Et quand ce sens de l’exceptionnalité est si poussé, c’est comme si la chose la plus radicale à faire, c’était, justement d’être ordinaire. »

Pour ce roman, Yara El-Ghadban se verra remettre le Prix de la diversité Metropolis bleu donné conjointement avec le Conseil des arts de Montréal. Elle en est ravie. D’abord parce qu’il s’agit de « la première reconnaissance qu’elle reçoit qui soit spécifique à l’un de ses livres ». Ensuite, et surtout, parce que c’est un livre pour lequel elle dit avoir « pris tous les risques ». Quoique. Des risques, elle rappelle en prendre constamment. Quand elle lit, quand elle écrit. Se forçant à découvrir, et à offrir, une littérature qui confronte « à ses blessures et à des violences inouïes ».

De toute façon, comment pourrait-elle faire autrement ? « Si moi, en tant qu’auteure, je ne me mets pas en danger, si moi, je ne me déplace pas, comment pourrais-je m’attendre à ce que les lecteurs m’accompagnent, se déplacent et se questionnent, eux aussi ? »

Née à Dubaï, et ayant grandi en exil entre différents pays avant d’arriver au Québec à l’âge de 13 ans, Yara El-Ghadban a invité ses lecteurs à l’accompagner et à se questionner avec elle à travers une trilogie de romans. Ce qui est drôle, remarque-t-elle, car plus jeune, elle n’avait « jamais rêvé d’être écrivaine ». « Si vous m’aviez posé la question quand j’étais au cégep “Qu’est-ce que vous allez faire dans la vie”, je vous aurais répondu “de la musique”. J’étais convaincue que je ne savais pas écrire ! »

C’est aux éditions Mémoire d’encrier qu’elle a trouvé sa maison. Là qu’elle a publié un premier roman, « plutôt autobiographique », L’ombre de l’olivier, en 2011. Un hommage à ses parents « qui ont tant sacrifié ». Et une façon de raconter à ses deux enfants nés au Québec leur histoire familiale.

Si moi, en tant qu’auteure, je ne me mets pas en danger [...] comment pourrais-je m’attendre à ce que les lecteurs m’accompagnent, se déplacent et se questionnent, eux aussi ?

Mais autant elle avait plongé dans ses origines et son passé, autant pour le récit suivant, elle a voulu prendre un chemin différent. Paru en 2015, Le parfum de Nour a donc commencé comme une « simple » histoire de passion. « J’avais décidé de m’éloigner du conflit israélo-palestinien. Je m’étais dit “je ne veux rien savoir” ! Je vais écrire sur Londres, sur la ville, sur les parfums, sur l’amour. »

Puis, il y a eu l’horreur du deuxième bombardement de Gaza, en 2014. « Ça m’a tellement ébranlée que je l’ai intégré dans le roman. Toute cette violence… J’ai été frappée de plein fouet. » Le taire ? Impossible. « Je me sentais complètement anachronique de ne pas laisser s’exprimer cette part de qui je suis. »

Parlant de qui elle est, lors d’une récente entrevue donnée sur les ondes de RFI, l’animateur commençait l’entretien en demandant justement à Yara si elle se posait souvent la question « qui suis-je ? » Et la surprise s’entendait dans sa voix lorsqu’elle répondait que pas du tout. « J’ai toujours eu un sens très fort de mon identité. »

Elle en est consciente : son parcours exerce une fascination sur autrui (« elle a grandi entre trois ou quatre pays, elle a fait ci, elle a fait ça… »). Mais à cette réalisation vient également se mêler la tristesse, celle de savoir que son récit qui captive tant n’est pas si unique. « La tragédie, c’est ça. La tragédie, c’est que cette expérience de déracinement et de dépossession violente, de sa terre, de son identité, de son histoire, est de plus en plus partagée. Des exilés, dans le monde, il y en a des millions. »