Estelle-Sarah Bulle: la voix de l’exil

Estelle-Sarah Bulle est devenue une voix fondamentale des enjeux d’identité, de tolérance et de diversité.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Estelle-Sarah Bulle est devenue une voix fondamentale des enjeux d’identité, de tolérance et de diversité.

« Prodigieux. » « Captivant. » « Un hymne au métissage. » Depuis sa parution en 2018, les éloges ne tarissent pas sur le premier roman de l’écrivaine Estelle-Sarah Bulle, Là où les chiens aboient par la queue.

Puissant témoignage de la résilience et de la quête identitaire qui accompagnent l’exil, l’oeuvre embrasse, à travers le destin d’une fratrie partie pour la métropole dans les années 1960, le destin de toute une génération d’Antillais « venant d’un entre-deux du monde, ni tout à fait d’ici, ni tout à fait de là-bas ».

Devenue déjà une voix fondamentale des enjeux d’identité, de tolérance et de diversité, Estelle-Sarah Bulle rencontrera le public québécois dans le cadre du Festival Metropolis bleu, où elle participera à des tables rondes sur l’appropriation culturelle, l’exil et le métissage.

Née à Créteil, en France, d’un père guadeloupéen et d’une mère ayant grandi à la frontière franco-belge, l’écrivaine a perçu très tôt, dès l’enfance, le sentiment d’ambiguïté et de décalage qui teintait sa double origine, ainsi que les stigmates et les préjugés que cette dernière suscitait dans son entourage.

« Je suis née en banlieue de Paris, mais chaque année je passais un mois en Guadeloupe », raconte-t-elle en direct de Pointe-à-Pitre, où Le Devoir l’a jointe par téléphone. « Tout y était différent : le climat, les gens, la langue, les fruits. Changer complètement d’environnement, c’était très étrange pour moi. En plus, lorsque je retournais en France, je n’avais personne avec qui partager cet ailleurs, pour mettre des mots sur ce que j’avais ressenti. »

Dans un endroit comme dans l’autre, son apparence, ses cheveux, sa langue, sa peau détonnent ; jamais assez noire, jamais assez blanche ; jamais assez Française, jamais assez Antillaise. « À cette époque, j’aurais tout donné pour me fondre dans la masse. Les enfants sont conformistes. Ils veulent appartenir à la majorité. »

Se jouer des clichés

Or, avec le temps, le besoin de se réapproprier son histoire et ses origines et de mettre des mots sur la réalité de la communauté antillaise s’est imposé. Pour raconter la résilience du déraciné, la quête incessante de repères, les fossés creusés par les préjugés et l’intolérance, Estelle-Sarah Bulle a exhibé et décortiqué les clichés auxquels sont exposés les Antillais et les Métis.

« Les clichés sont ma première source d’inspiration. Il y a toujours une histoire à débusquer derrière. Le cliché est universel, car il représente une façon de s’expliquer l’inconnu. Bien que les raccourcis qu’il prend soient parfois la source de préjugés négatifs, je le perçois aussi comme une ouverture, une volonté de mieux comprendre l’autre. »

Cette utilisation du cliché, loin d’ignorer les injustices, esquisse un portrait dénonciateur du racisme latent qui existe en France.

Depuis des siècles, l’histoire est écrite par les gagnants au détriment des perdants. Il faut que chacun ait la chance de raconter son point de vue, de mettre des mots sur les souffrances de son peuple.

Alors que le pays subit les impacts de la période de forte croissance économique connue comme Les Trente Glorieuses, et qu’il doit pourvoir les postes laissés vacants par la décolonisation de l’Algérie, les Antillais sont accueillis en masse dans la métropole afin de combler les besoins criants de main-d’oeuvre.

Or, en 1980, après le choc pétrolier, le plein-emploi n’est plus qu’une illusion. « Les Antillais, bien que Français depuis plus de 400 ans, sont alors considérés comme des étrangers, au même titre que les immigrés africains. Ce rejet, qui n’a rien à voir avec la violence qu’on perçoit aux États-Unis, par exemple, existe tout de même. On le voit notamment dans l’absence des communautés minoritaires dans les arts et les médias », précise Mme Bulle.

S’approprier la douleur de l’autre

Tout comme au Québec, cette absence de diversité est au coeur du débat et des réflexions sur l’appropriation culturelle, une question à laquelle s’intéressera l’auteure lors de son passage à Montréal : est-ce possible, pour un créateur, de raconter, d’évoquer ou de dépeindre des réalités autres, des histoires douloureuses portées par une autre communauté, sans trahir les personnes concernées ?

« Il n’y a pas de réponse simple à cette question, soutient-elle. Tout dépend du respect et de la sensibilité de l’artiste. En Guadeloupe, André Schwarz-Bart a été grandement critiqué pour avoir écrit sur l’esclavagisme et s’être approprié une histoire qui n’était pas la sienne. Or il a perdu toute sa famille dans des camps de concentration. À travers son récit, il parlait donc de sa propre douleur. »

Les inégalités et le manque de représentativité rendent toutefois cette discussion inévitable, selon Mme Bulle. « Depuis des siècles, l’histoire est écrite par les gagnants au détriment des perdants. Il faut que chacun ait la chance de raconter son point de vue, de mettre des mots sur les souffrances de son peuple. »

Pour sa part, l’écrivaine n’a pas l’intention de se taire de sitôt. En plus de plancher sur l’écriture d’un livre jeunesse, qui paraîtra en janvier 2020, elle regorge d’idées pour son second roman, qu’elle imagine déjà campé au Brésil dans les années 1960.

Estelle-Sarah Bulle sera de passage au Festival Metropolis bleu le samedi 4 mai et le dimanche 5 mai.