«Dans le ventre»: la maternité, pas comme dans les livres

L’auteure Elsa Pepin et (derrière) la poète Anne-Marie Desmeules
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’auteure Elsa Pepin et (derrière) la poète Anne-Marie Desmeules

Une nuit, Anne-Marie Desmeules fait un cauchemar abominable dans lequel elle frappe ses enfants. « Je me suis réveillée vraiment toute croche », se souvient celle qui amorcera ainsi l’écriture de son deuxième recueil, Le tendon et l’os, exploration sans fard des états limites d’exaspération, d’impatience ou d’irritation qui aspirent les mères du côté de l’abjection.

« Indissociable / il a toujours besoin de moi / et ça me désespère // ces rêves auxquels je renonce / ce corps qui ne m’appartient plus / si au moins je pouvais / l’emmener avec moi // mais il me fait honte / à montrer à tout le monde / à quel point / je suis incapable »

« On nous présente la maternité comme une expérience empreinte de félicité — “Ça va être la plus belle expérience de ta vie” —, mais quand on entre là-dedans, on se rend compte que ce n’est pas toujours si simple », souligne la poète et mère de deux garçons de 9 et 11 ans, qui souhaitait fouiller, jusqu’au bout, le tabou que constituent ces fantasmes de fuite ou de cruauté émergeant de l’essoufflement et de la fatigue parentale.

« Oui, il y a des moments de bonheur, mais il y a aussi des moments très sombres. Cette impression d’être prise au piège, elle est difficile à nommer, parce qu’elle éveille la honte. C’est rare qu’on parle de ça dans les conversations de salon, mais c’est quand on se retrouve dans ces états extrêmes qu’on comprend, sans excuser, comment certaines mères peuvent en venir à faire preuve de violence à l’égard de leurs enfants. »

Pas de récit modèle

Pour Elsa Pépin, il fallait réinvestir les femmes du pouvoir de raconter elles-mêmes un événement presque toujours synonyme de perte de contrôle plus ou moins pénible, voire de négation de soi. Les onze « histoires d’accouchement » que compile le recueil Dans le ventre opposent des contre-discours corrosifs, loufoques et/ou tragiques aux blogues de maternité, aux confidences non sollicitées et aux contes de fées qui gardent vivante la fiction mensongère d’un accouchement qui se déroulera exactement comme on l’a prévu.

« La plupart des femmes vivent une déception, ou un sentiment d’échec, de dépossession lors de leur accouchement, parce qu’elles se sont fait dire toute leur vie que ça devrait se dérouler dans la grâce », pense la directrice de ce collectif regroupant, entre autres, des textes de Mélikah Abdelmoumen, Anaïs Barbeau-Lavalette, Martine Delvaux, Ariane Moffatt et Mélissa Verreault. « Il y a un récit modèle de ce que devrait être un accouchement, mais un accouchement n’appartient toujours qu’à une seule femme. Il n’y a pas de modèle. »

« Je regrette d’avoir consommé autant de guides de maternité, parce que ça m’a mis une pression énorme sur les épaules », lance pour sa part Élise Gravel. Vous retrouverez peut-être Les joies de la maternité (poil au nez) dans la section des vrais livres de puériculture, chez votre libraire (taquin) préféré, mais le pastiche de guide pour mamans épanouies que l’auteure et illustratrice signait avec Caroline Allard en 2009 (et que réédite Somme toute) se veut surtout une invitation à en prendre peu et à en laisser beaucoup en matière de conseils parentaux, qui pleuvent de partout.

« Le seul vrai conseil pratique qu’il y a là-dedans, c’est de relâcher la pression. Parce qu’avoir un enfant, ça ne se passe jamais comme dans les livres. » À moins, bien sûr, qu’il s’agisse d’un livre de Caroline Allard et d’Élise Gravel.

Prendre soin de soi

Treize ans après les premières confessions salutaires de la mère indigne de Caroline Allard, il est presque aujourd’hui attendu que la jeune maman brandisse ses failles comme des écussons d’humanité, qu’elle célébrera à tire-larigot le « vindredi » venu.

Avouer qu’un accouchement « a laissé une empreinte à jamais dans mon corps, ma tête, mes os et a scrapé mon ego de femme à qui la vie réussit assez bien », comme l’écrit Elsa Pépin entre les pages de Dans le ventre, appelle un autre type de courage, plus grave, au coeur d’une société où la maternité, et le proverbial sourire d’un bambin, devraient apaiser toute la colère ou la tristesse que peut traverser une femme.

« C’est de bon ton de se dire indigne, mais on ne parle jamais de la violence de l’accouchement, de la peur de mourir ou de ne pas revenir à la maison avec tous tes organes, observe l’écrivaine et journaliste. On dit : “Ah, un bébé en santé, c’est un accouchement réussi !” Non ! Il n’y a rien de réussi dans mon accouchement, je me suis fait charcuter le ventre. Mon enfant est en santé, oui, mais moi, j’ai vécu quelque chose avec lequel je ne ferai jamais la paix, parce que je suis fâchée que ça se soit passé comme ça. On occulte très facilement l’histoire que les femmes ont vécue. »

Perméable à toutes les injonctions et à la douceur inaltérable qui pèsent sur l’imaginaire des mères, la femme aux abois à qui Anne-Marie Desmeules prête sa voix considère ses imperfections comme des symptômes d’une profonde inadéquation, alors qu’elles sont bien sûr parfaitement communes.

« On sacralise la maternité et on se convainc qu’on devrait toujours être accueillante, aimante, prête à prendre soin, ce qui alimente la détresse, parce qu’on a l’impression qu’on n’y arrivera jamais. La mère que je présente fait violence à son enfant, parce qu’elle se fait d’abord violence à elle-même. Moi, je pensais avant d’avoir des enfants qu’ils m’apporteraient tout ce dont j’avais besoin, mais il faut d’abord apprendre à prendre soin de soi pour savoir prendre soin de quelqu’un d’autre. »

Un sentiment d’éternelle incompétence que ne contribuerait qu’à exacerber l’image idéalisée de l’enfance que nourrit le rejet de tout ce qui, chez un gamin, appartient de la laideur ou de l’indocilité.

« Un enfant, ce n’est pas un meuble : ça crie, ça a des émotions intenses, et c’est normal, ce n’est pas la faute des parents, rappelle Anne-Marie Desmeules. Les enfants sont généralement cadrés très rapidement dans notre société. On les place tôt sur la voie de l’utilité, dans une perspective très capitaliste : il faut qu’ils apprennent des choses utiles, qu’ils se comportent bien, mais on devrait peut-être plus leur apprendre à être connectés à leurs propres besoins, à exister avec les autres, à aller vers la créativité. » Qui de mieux placé qu’une mère pour savoir que, dans la vie, tout finit toujours par déborder du cadre ?

Le tendon et l’os // Dans le ventre // Les joies de la maternité (poil au nez)

Anne-Marie Desmeules, L’Hexagone, Montréal, 2019, 80 pages // Sous la direction d’Elsa Pépin, XYZ, Montréal, 2019, 209 pages // Caroline Allard et Élise Gravel, Somme toute, Montréal, 2019, 136 pages