«Henry et moi»: apprivoiser la forêt

La parole du mythique philosophe américain Henry David Thoreau sert le propos du déserteur dans «Henry et moi».
Photo: Benjamin D. Maxham Domaine public La parole du mythique philosophe américain Henry David Thoreau sert le propos du déserteur dans «Henry et moi».

Seconde Guerre mondiale. La vie d’un jeune soldat québécois bascule au moment où il revient au pays pour enterrer son meilleur ami mort sur le champ de bataille. Devant l’absurdité et l’injustice, il décide abruptement de ne pas retourner au front. Sur le quai de la gare, il troque ainsi son uniforme pour des vêtements de civil et prend la route du bois avec pour seul compagnon un livre, Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau.

La parole du mythique philosophe américain sert le propos de ce déserteur dans Henry et moi, tout dernier roman de Cécile Gagnon paru chez Leméac. Marchant sans but sinon celui d’échapper aux « spotteurs », ces hommes engagés pour retrouver les fuyards, André découvre peu à peu la nature environnante jusqu’à se fondre en elle.

Installé dans le légendaire trou de la Fée au Lac-Saint-Jean, le jeune homme s’abreuve à la rivière Métabetchouane, vit au rythme de la nature, écoute le silence qui a tant à dire. Et c’est dans cet espace, porté par la solitude, qu’il découvre les principes de Thoreau. La désobéissance civile, la simplicité volontaire, l’importance d’écouter les alentours deviennent le reflet de sa propre existence, un mode de vie qu’il comprend un peu plus chaque jour.

Pleine conscience

Rarement abordé en littérature jeunesse québécoise, le thème des déserteurs, de ces échappés de la guerre, est exploité ici avec un immense respect. Loin d’être cet homme faible et peureux, le héros de Gagnon nous est au contraire présenté comme un exemple de courage et de droiture qui parvient à échapper à l’incohérence des guerres. Toute la beauté du monde nous est racontée à travers ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent aussi. Soutenus par les réflexions de Thoreau, ses mots prennent une dimension à la fois poétique et pleine d’espoir.

À l’instar de Richard Séguin sur son tout dernier album, Bienvenue à Walden, Cécile Gagnon rend, à sa façon, hommage à Thoreau, à ses principes, à cette volonté de ralentir le rythme effréné et de prendre le temps de réfléchir à ce qui nous entoure, à vivre en état de pleine conscience. Noble et engagé, le propos est par ailleurs porté par un rythme lent qui épouse la douce et calme avancée du héros. Les chapitres très courts imposent un temps d’arrêt, comme une respiration, celui qu’il faut pour goûter le présent.

Un léger suspense tente de s’installer au moment où le personnage sent la présence d’une bête dans son refuge. Sans savoir à qui il a affaire, André se questionne, tente des réponses jusqu’à la découverte qui est assurément trop prévisible. Le ton mièvre manque par ailleurs parfois de naturel. L’émerveillement exagéré du héros devant une goutte d’eau, un son, le vent devient quelque peu lassant et peu convaincant.

Prétexte à mettre en scène la découverte de la nature plutôt que la fuite et l’action, le roman laisse place à la contemplation. Enrichissante lecture, Henry et moi résonne néanmoins et assurément comme un chant d’espoir, une douce mélodie dans le vacarme ambiant.

Extrait de «Henry et moi»

« Avant ma fuite, qu’est-ce qui remplissait ma vie ? La guerre, les ordres, l’entraînement obligatoire, le danger, la haine, la brutalité des combats évoqués et… Vincent disparu à jamais pour ça. Non. Je refuse que ces choses reviennent me hanter. Dans mon refuge j’ai rencontré le calme. La vie de la nature, celle des arbres, des insectes et des oiseaux. C’est Thoreau qui m’a transformé. Je suis devenu un observateur patient. J’y ai mis du temps. Maintenant je découvre plein de phénomènes autrefois inconnus : la mousse vivante qui s’agrippe aux roches, les gouttes d’eau glissant sur les parois de la falaise, l’eau dansante roulant sur les cailloux polis, abritée par une mince couche de glace, des milliers et des milliers de petites choses secrètes. Ah ! Il est plein de bruits, le silence. »

Henry et moi

★★★ 1/2

Cécile Gagnon, Leméac, Montréal, 2019, 96 pages