«Les gratitudes»: Delphine de Vigan dit merci à la vie

Dans un monde où la parole haineuse resurgit violemment sur nos écrans, le roman de Delphine de Vigan semble faire à la France l’effet d’un baume.
Photo: Delphine Jouandeau Dans un monde où la parole haineuse resurgit violemment sur nos écrans, le roman de Delphine de Vigan semble faire à la France l’effet d’un baume.

« La France a besoin de bienveillance », constate Delphine de Vigan, elle-même surprise du succès rapide de son roman Les gratitudes. Le lumineux texte, narration épurée d’une fin de vie et fable touchante sur la nécessité de dire merci, a fracassé les ventes françaises à sa deuxième semaine de parution.

Dire merci. Accueillir la gratitude de l’autre. Voilà qui paraît tout simple. « Mais ça peut parfois être compliqué », assure Delphine de Vigan, qu’on a connue dans un registre plus sombre dans les romans D’après une histoire vraie ou Rien ne s’oppose à la nuit.

Dans Les gratitudes, deuxième opus d’un cycle commencé par Les loyautés, elle pose son regard — à la fois attendri et cruellement lucide — sur les derniers moments de vie d’une vieille dame courant après les mots et cherchant à dire merci à ceux qui lui ont jadis sauvé la vie.

À mesure que l’aphasie provoque un inéluctable étiolement de sa langue, Michka ressent l’urgence de retrouver le couple qui l’a recueillie, enfant, au cœur d’une guerre qui aurait pu lui être fatale.

En parallèle, il y a Marie, sa presque fille adoptive, et Jérôme, le brave orthophoniste qui l’aide à retrouver le fil de son expression. Du beau et bon monde, attentionné comme il ne s’en fait plus, dans un roman tissant peu à peu une émouvante trame de gratitudes croisées.

Mots doux

Dans un monde où la parole haineuse resurgit violemment sur nos écrans, ce roman semble faire à la France l’effet d’un baume. Ajoutons-y maintenant le Québec et l’Occident au grand complet : tout le monde ici-bas a bien besoin d’un peu de douceur. Mais les bons sentiments font-ils la bonne littérature ?

Armés de leur plus coriace mauvaise foi, les critiques de la célèbre émission radiophonique Le masque et la plume n’ont pu s’empêcher de poser la question et de rabrouer vertement une œuvre qu’ils ont jugée mièvre et sirupeuse.

Je crois que ce roman me permet de témoigner d’une partie de la réalité des EHPAD qui n’est jamais documentée par les médias, qui ont tendance à ne montrer qu’un côté de la médaille

En écrivant un roman qui dit merci toutes les trois pages, Delphine de Vigan était consciente du risque. Mais il y a « une différence, dit-elle, entre les bons sentiments et les sentiments bons ».

« Je refuse de considérer les gens bons comme des gens mièvres, se défend-elle. On peut avoir des sentiments bons en pleine lucidité, sans être cucul. Certes, c’est un roman tout en dentelle sur la fin de vie, mais c’est un roman se déroulant dans la grisaille d’un EHPAD [l’équivalent français de notre CHSLD] et dans la douleur de la perte. Ce n’est pas de la littérature doudou. »

Qu’on se le tienne pour dit ! Le roman ose d’ailleurs un regard inusité sur la résidence de soins de longue durée, certes partiellement dépeinte comme un lieu terne où les soins prodigués sont soumis à de vils impératifs de rentabilité, mais aussi vue comme l’espace d’humanité qu’elle est la plupart du temps.

« Je crois que ce roman me permet de témoigner d’une partie de la réalité des EHPAD qui n’est jamais documentée par les médias, qui ont tendance à ne montrer qu’un côté de la médaille », observe l’écrivaine lauréate du Renaudot et du Goncourt des lycéens.

Jeu de langage

La vieillesse est-elle une perte de jeunesse regrettable ou un âge magnifique, riche de nouveaux enseignements ? Voilà l’autre grande question posée par Delphine de Vigan, par petites touches, au fil de ce roman à narration double, assurée tour à tour par Marie et Jérôme.

« Du haut de leur jeunesse pimpante, ces deux-là décrivent de manière très violente ce que c’est que de vieillir, que de perdre une partie de soi », résume l’auteure.

Mais le lecteur, lui, risque d’y voir autre chose. Plus Michka perd ses mots, et plus elle en invente de nouveaux, tourneboulant la parole dans des directions inattendues et dans ce qui nous apparaîtra peu à peu comme un jeu de langage fascinant.

« La langue est toujours au cœur de mes intrigues, précise Delphine de Vigan. Autant j’aime la précision de notre langue, autant je me rends compte qu’elle ne peut pas décrire véritablement l’expérience du monde. »

« Dans Les gratitudes, le langage est fragile et il n’est pas fiable pour témoigner exactement du réel. Mais quand Michka le réinvente, elle raconte une autre vérité, et elle crée de nouveaux sens infiniment riches. Je me suis beaucoup amusée avec ça. »

La narration, elle, glisse d’une page à l’autre dans une écriture concise et épurée. L’écrivaine cherchait « une sensation de simplicité et de vie humaine qui suit son cours ». Une manière d’être au plus près de Michka, dont la vie se simplifie en s’amenuisant doucement.

Les gratitudes

Delphine de Vigan, Éditons JC Lattès, Paris, 2019, 173 pages