«La femme aux cheveux roux»: au nom du père

Orhan Pamuk intègre dans son récit une tension entre l’Orient et l’Occident.
Photo: Francesca Mantovani Orhan Pamuk intègre dans son récit une tension entre l’Orient et l’Occident.

Les histoires finissent toujours par se vérifier, croit le héros de La femme aux cheveux roux, dixième roman de l’écrivain turc nobélisé Orhan Pamuk. Fils unique d’un père pharmacien et militant marxiste ayant abandonné sa famille, Cem rêve de devenir écrivain. Mais le destin en a-t-il décidé autrement ?

À la sortie de l’adolescence, le temps d’un été du milieu des années 1980, l’adolescent deviendra l’apprenti d’un puisatier, Maître Mahmut, une figure paternelle de substitution qui se plaisait à lui raconter des histoires qu’il croyait toutes plus ou moins sorties du Coran. « J’étais fasciné que quelqu’un qui réfléchissait et agissait en ingénieur quand il coulait du béton, branchait la télévision sur la batterie ou dessinait un plan de treuil puisse me relater ces histoires légendaires comme si elles lui étaient réellement arrivées. »

À Öngören, lointaine banlieue d’Istanbul sur une colline de la rive européenne aujourd’hui avalée par la mégapole de 15 millions d’habitants, une petite troupe de théâtre populaire et révolutionnaire interprète sous un chapiteau d’anciennes « légendes édifiantes ».

Au bout de quelques semaines éprouvantes passées à creuser un puits sans que jamais l’eau ne jaillisse, il devient obsédé par une des comédiennes de la troupe, une fausse rousse mariée et plus âgée que lui d’une dizaine d’années avec qui il va connaître sa première nuit d’amour. Mais après un accident où il laisse pour mort le puisatier au fond du trou, il prend la poudre d’escampette.

Il va reprendre ses études, devenir ingénieur géologue, voyager — entre autres en Iran —, se marier avec une femme avec qui il ne pourra pas avoir d’enfant et va devenir un prospère entrepreneur immobilier. Mais pendant trente ans, la conviction d’avoir tué Maître Mahmut accidentellement le ronge. « Dans un puits à l’intérieur de ma tête, Maître Mahmut continuait à creuser la terre à coups de pioche. »

Et des années plus tard, le destin n’aura rien oublié, lui qui depuis le début aura en fait tiré toutes les ficelles et parce que « les histoires finissent par se vérifier ».

En combinant ouvertement les mythes d’Oedipe et l’histoire de Rostam, le héros du Shâhnâmeh dans le Livre des rois, le poème épique du fameux poète persan du Xe siècle Ferdowsi, comme il le fait dans la plupart de ses livres, le romancier turc intègre une tension entre l’Orient et l’Occident.

Court roman de Pamuk — qui nous a habitués à plus d’ampleur —, ronronnant et cérébral, La femme aux cheveux roux est l’oeuvre d’un romancier toujours habile, mais qui tisse lentement sa toile en nous livrant un récit un rien bric-à-brac, moins puissant que plusieurs de ses livres précédents (Mon nom est Rouge, Le livre noir ou Le musée de l’innocence). À travers les allusions que fait l’auteur au « despotisme oriental », des lecteurs pourront aussi y lire une fable politique. Car à ce titre, d’Atatürk à Erdogan, les Turcs s’y connaissent au chapitre des fortes figures paternelles…

« Tout ce que je dirai, tous l’ont déjà conté / Tous ont déjà parcouru les jardins du savoir », écrivait il y a mille ans l’auteur du Livre des rois. La Bruyère lui-même ne disait pas autre chose : « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. » Et c’est le filon que creuse Pamuk.

Extrait de «La Femme aux cheveux roux»

« Ce soir-là, je compris que ce n’est qu’en restant loin de ces amis de quartier que je pourrais me libérer de la souffrance et de la culpabilité qui me rongeaient. Je devinais peu à peu que mon maître et le puits me priveraient à jamais du bonheur d’une vie ordinaire. « Le mieux est de faire comme si de rien n’était », me répétais-je sans cesse. »

La femme aux cheveux roux

★★★

Orhan Pamuk, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, Paris, 2019, 304 pages