«Incident à Twenty-Mile»: le bon, la brute et… Trevanian

Trevanian publie un livre remarquable répondant à la définition du western type.
Photo: WikiCommons Trevanian publie un livre remarquable répondant à la définition du western type.

Avec les années, Trevanian est devenu un auteur culte. Se tenant loin des projecteurs et publiant sous divers pseudonymes, il a même été donné pour mort à quelques reprises. Diplômé en théâtre, il a enseigné la mise en scène puis le cinéma à l’université, avant d’habiter le Pays basque avec sa famille puis d’aller s’installer en Angleterre. On s’entend aujourd’hui sur le fait qu’il est décédé (vraiment ?) en 2005 et que son profil le plus fidèle est celui d’une fulgurante comète littéraire.

Rodney Whitaker, de son vrai nom, a tourné des courts métrages, écrit des essais et des nouvelles et n’a publié que six romans noirs — le premier (La sanction) fut adapté au cinéma par Clint Eastwood —, dont trois mettent en scène un esthète raffiné en tueur professionnel. Les histoires qu’il raconte se déroulent un peu partout à travers le monde — La Main se passe dans le Montréal des années 1960 et L’été de Katya, dont nous avons parlé ici l’an dernier, au Pays basque — et endossent chaque fois un ton et une écriture différente.

L’éditeur français Gallmeister publie ces jours-ci dans sa collection poche (Totem) un livre remarquable répondant à la définition du western type. L’occasion est trop belle pour ne pas revenir sur une figure exceptionnelle…

Nous sommes en 1898, à Twenty-Mile, un petit bled perdu dans la chaîne de montagnes Medicine Bow, au Wyoming ; c’est en fait la seule station du chemin de fer reliant une mine d’argent et la ville de Destiny, au pied des montagnes. C’est là qu’arrive un jour le jeune Matthew, à peine 18 ans, espérant trouver du travail. La ville est dans un état de délabrement avancé et personne dans la quinzaine d’habitants qui y restent n’a de travail pour lui. Mais Matthew est tenace : comme son héros, Ringo Kid…

Le nouveau venu réussit à s’incruster et on aura bientôt tous les archétypes du western : le kid, le saloon et ses vieilles putes au cœur d’or, le joueur de poker, le prédicateur atrabilaire, le commerçant philosophe, la jeune première et, bien sûr, le hors-la-loi violent, mauvais comme il n’est pas permis de l’être, qui se déchaîne sur la ville comme une tornade. Tout est là. Et tout éclate brusquement.

Mais Trevanian ne se contente pas de raconter une histoire ; il la fait s’animer devant nous en s’appuyant sur des personnages réels, concrets et merveilleusement complexes. Matthew par exemple, est un « petit garçon brisé », comme le devinera rapidement Lieder, le hors-la-loi ; c’est à cause de cela qu’il en viendra peu à peu à jouer l’improbable rôle du héros. Oh, il y a bien quelques clichés ici et là, mais ils sont voulus, évidemment, et exploités au maximum pour la couleur locale.

L’emprise des truands de Lieder sur la ville se fera si totale et si menaçante qu’un orage titanesque viendra marquer un point de non-retour. Twenty-Mile ne sera tellement plus la même qu’elle cessera d’exister deux jours après la conclusion du drame. Pour cela, Trevanian s’est inspiré de la véritable histoire de ce coin perdu dont il a retrouvé les principaux personnages jusqu’à Seattle, un quart de siècle plus tard.

L’histoire est étonnante, prenante à plusieurs niveaux — intrigue, personnages, descriptions des rêves évanouis d’une fin d’époque, etc. —, mais c’est d’abord la plasticité, la souplesse et la vivacité de l’écriture de Trevanian qui vous séduira d’abord. Cet homme peut parler de tout, de toutes les façons, en réussissant à mettre à nu, chaque fois, ce qui est le plus important.

C’est rare…

Extrait d’«Incident à Twenty-Mile»

« — Je t’ai choisi parce que tu es de la même trempe que moi. Je l’ai vu dans tes yeux. Tu sais ce que nous sommes, fils ? Nous sommes des petits garçons brisés. Des petits garçons brisés ! Et si tu brises un petit garçon avant que son esprit soit bien formé et bien fort, tu te retrouves ou bien avec un esclave veule qui laisse le monde le piétiner et lui enfoncer la tête dans la boue, ou bien avec une dangereuse force de la nature pleine de rage bouillonnante et insatiable ! Et lorsque cette rage se met au service d’une noble cause… alors… alors tu as quelque chose d’effroyablement puissant ! (il se tourna pour poser sur Matthew un regard scrutateur chargé de sollicitude.) Qui t’a brisé, fils ? Moi, j’ai été brisé par mon père, puis par un maître d’école, puis par un gardien dans un foyer pour garçons. Mais on ne me brisera pas plus. Dorénavant, ce sera moi qui ferai tout le brisage. Alors, dis-moi, petit. Qui t’a brisé ? Ton père ?

— On ne m’a jamais brisé. »

Incident à Twenty-Mile

★★★★ 1/2

Trevanian, traduit de l’anglais par Jacques Mailhos, Gallmeister, Totem, Paris, 2019, 366 pages