«Kiosque»: Jean Rouaud en apesanteur

Jean Rouaud publie le cinquième volet d’une série autobiographique amorcée en 2011 avec «Comment gagner sa vie honnêtement».
Photo: Bertrand Guay Jean Rouaud publie le cinquième volet d’une série autobiographique amorcée en 2011 avec «Comment gagner sa vie honnêtement».

Les quelques kiosques à journaux incendiés à Paris pendant un récent épisode de protestation des « gilets jaunes » — insérer ici l’image d’un petit groupe s’offrant un égoportrait devant une ruine fumante — sont un symbole puissant qui nous rappelle, s’il le fallait, combien les temps ont changé.

Pour Jean Rouaud, un kiosque à journaux est aussi une machine à remonter le temps. Avec trente ans de recul, l’écrivain s’y replonge sans lourdeur ni nostalgie dans Kiosque, cinquième volet de « La vie poétique », une série autobiographique amorcée en 2011 avec Comment gagner sa vie honnêtement, où il explore les hauts et les bas de son corps à corps avec la vocation littéraire, qui finira par l’emporter.

En novembre 1990, alors qu’il recevait à 37 ans le prix Goncourt pour Les champs d’honneur (Minuit), son tout premier livre, Jean Rouaud était marchand de journaux dans un kiosque de la rue de Flandre, du 19e arrondissement de Paris, un quartier populaire et plutôt multiethnique de la capitale française. Il revient sur cette expérience capitale dans son parcours d’écrivain.

Pendant sept ans, avant d’être publié, l’apprenti écrivain y a supporté l’exiguïté, la chaleur insupportable en été, le froid en hiver — il n’y avait pas de chauffage, même lorsque le mercure frôlait le zéro. Un quotidien fait de doigts engourdis, de pieds gelés et d’envies pressantes. Et une marginalité parfaitement assumée. « L’habitacle relevait de la capsule spatiale, l’apesanteur en moins », se souvient-il.

Sorte de « théâtre de marionnettes », à ses yeux, l’endroit était une plaque tournante d’humanité tranquille, un lieu de rencontre, d’échange et de débats autour duquel gravitait une clientèle d’habitués du quartier. « Selon l’arrivage des catastrophes, comme le monde entier débarquait à notre kiosque, je bénéficiais ainsi des éclairages de ceux qui savaient de l’intérieur et plus justement de quoi il retournait. » La guerre en Yougoslavie ? Elle a commencé devant son kiosque. Le débat sur la pyramide du Louvre, lui, y a fait rage pendant des semaines.

Alors qu’il avait craint que l’édicule de la rue de Flandre ne précipite le naufrage de ses illusions littéraires — lui qui avait quitté Nantes avec seulement quatre livres dans ses bagages, dont les Notes de ma cabane de dix pieds carrés, du Japonais Kamo no Chômei… C’est aussi l’occasion pour Jean Rouaud de se livrer à un examen du passé, puisant une fois encore dans l’inventaire de la mémoire familiale.

Pour l’écrivain, qui trace tranquillement sa voie depuis Les champs d’honneur, l’édicule de la rue de Flandre a surtout été une école d’humilité et une formidable encyclopédie in vivo. Le président des ronchonneurs, l’homme à la barbe assyrienne, le peintre maudit ou celui que tous appelaient « Chirac » : Jean Rouaud redonne vie à toute une galerie de personnages et d’êtres humains qui flottaient autour de son kiosque et auxquels, avec lucidité, il reconnaît devoir beaucoup.

Kiosque

★★★ 1/2

Jean Rouaud, Grasset, Paris, 2019, 288 pages