«La goûteuse de Hitler»: une bouchée d’humanité

Rosella Postorino n’a jamais pu rencontrer Margot Wölk. Cette dernière est malheureusement décédée quelques jours après que l’écrivaine eut réussi à la contacter.
Photo: Ale Di Blasio Rosella Postorino n’a jamais pu rencontrer Margot Wölk. Cette dernière est malheureusement décédée quelques jours après que l’écrivaine eut réussi à la contacter.

Il y a un peu plus de quatre ans, Rosella Postorino feuilletait distraitement un journal italien lorsqu’un article a attiré son attention. Margot Wölk, dernière goûteuse d’Hitler, encore vivante, révélait que 15 femmes avaient été enrôlées de force pour officier à la Tanière du loup, le quartier général du Führer, en Prusse orientale.

Trois fois par jour, pendant près de deux ans, elle a été contrainte de goûter les plats végétariens destinés au dictateur et d’attendre avec appréhension les effets de la nourriture et du potentiel poison qui y aurait été introduit, chaque bouchée semblant la rapprocher un peu plus de la mort.

« Dès que j’ai posé les yeux sur cette histoire, j’ai été foudroyée, raconte Rosella Postorino, jointe par Le Devoir en Italie. La vie de Margot Wölk était remplie de contradictions. Elle ne croyait ni en Hitler ni au régime nazi, pourtant elle a risqué sa vie pour eux. Elle était également privilégiée, puisqu’elle pouvait manger trois fois par jour alors que le reste de la population mourait de faim. Elle était à la fois victime et complice. »

Mais devient-on implicitement coupable dès lors qu’on est inapte ou qu’on refuse d’agir ? « C’est une faute métaphysique, celle de rester vivant tandis que les uns et les autres succombent ou vivent des injustices. Ça ne concerne pas uniquement les gens qui ont vécu la Deuxième Guerre mondiale ou un régime dictatorial. »

Difficile de ne pas faire le parallèle avec la crise migratoire qui secoue présentement l’Europe et les près de 56 800 hommes, femmes et enfants ayant perdu la vie ou ayant disparu en entamant la périlleuse traversée du désert ou de la Méditerranée depuis 2014.

« Personne n’est contre les migrants, théoriquement. Mais ils continuent de se heurter à des portes fermées et de mourir en mer. En les laissant à leur sort, c’est comme si on n’accordait pas à leur vie la même valeur qu’à celle des autres. Chaque fois qu’on arrête d’imaginer les conséquences de nos actions, chaque fois qu’on est indifférent à la douleur des autres, on devient coupable. »

Survivre, mais à quel prix ?

Rosella Postorino n’a jamais pu rencontrer Margot Wölk. Cette dernière est malheureusement décédée quelques jours après que l’écrivaine eut réussi à la contacter. Sous sa plume, Margot devient Rosa, une jeune Berlinoise contrainte de fuir sa ville natale pour se réfugier chez ses beaux-parents, où elle sera réquisitionnée par l’armée.

« Comme je ne peux raconter l’histoire de Margot Wölk, je me suis demandé ce que j’aurais fait à sa place. J’ai donné mon prénom à la protagoniste pour me projeter dans le récit et imaginer mes peurs, mes désirs, mon courage et mes doutes devant les conditions extrêmes vécues par les goûteuses. »

L’auteure italienne offre ainsi une perspective différente de la guerre — celle de la femme, « pas celle qui attend, celle qui doit sacrifier sa vie pour son pays, qui fait partie, au même titre que les hommes, d’une armée particulière, mais qui n’a pas le privilège de mourir en héros » et qui n’échappe toutefois pas à la désensibilisation inhérente à l’horreur, au conflit, à la crainte du pire.

Pour s’accrocher à la vie, Rosa n’a d’autre choix que de s’adapter au système animal qui lui est imposé et qui ne consiste qu’à se nourrir, digérer et dormir. « Comme le disait Primo Levi à propos d’Auschwitz, les naufragés et les rescapés des camps de concentration n’étaient pas les meilleurs, mais ceux qui s’étaient le mieux adaptés. En jouant le jeu, en ne parvenant pas à sauver ses proches, Rosa se sent coupable et commence à se questionner sur son humanité. Elle représente, d’un point de vue symbolique, la culpabilité de l’Allemagne. »

Ainsi, malgré l’horreur et un mari porté disparu, la jeune femme entame une relation avec le colonel sévère et tyrannique responsable des goûteuses. Bien que ce geste constitue en soi une trahison, il représente pour elle un moyen de se réapproprier son humanité. « Quand elle commence à désirer et à être désirée, elle redevient une femme, précise Mme Postorino. C’est une forme de rébellion contre le régime et l’existence bestiale qu’il lui impose. Marguerite Duras disait avec justesse : le désir est toujours un geste politique. »

L’homme est monstruosité

Figure honnie et omniprésente tout au long du récit, Hitler n’apparaît jamais physiquement dans le roman. Il n’existe que dans la représentation médiatique et dans l’imaginaire de Rosa, un choix délibéré de la part de l’écrivaine.

« La propagande nazie présentait Hitler comme une figure presque divine. C’est vrai qu’il avait pouvoir de vie ou de mort sur bien des gens. Mais, dans mon roman, il est aussi un corps qui ne fonctionne pas trop bien, qui souffre d’insomnie et de problèmes de digestion. Ce choix me donnait la possibilité de le représenter comme quelqu’un de ridicule, mais aussi de rappeler qu’il est un être humain. On ne doit jamais l’oublier afin de toujours être conscient de ce que l’humanité est capable de faire. »

Critique de «La goûteuse d’Hitler»

« “Rosa Sauer”. J’avais acquiescé. “Le Führer a besoin de vous.” Il ne m’avait jamais vue ni de près ni de loin, le Führer. Et il avait besoin de moi.» Nous sommes à l’automne 1943. Réfugiée chez ses beaux-parents après le décès de sa mère, la jeune Berlinoise Rosa Sauer est réquisitionnée pour travailler au service d’Hitler avec neuf autres jeunes Allemandes. Trois fois par jour, elle doit goûter, la peur au ventre, les plats destinés au dictateur, et survivre, jusqu’à la prochaine bouchée. Dans ce roman inspiré du témoignage de Margot Wölk, ancienne goûteuse d’Hitler, Rosella Postorino signe un récit envoûtant qui entremêle avec adresse l’intime et le politique, la volonté de vivre et la culpabilité, l’amour vertigineux et la terreur silencieuse. Avec une narration méditative et tragique, l’écrivaine italienne, lauréate du prestigieux prix Campiello, explore l’ambiguïté et les failles des relations humaines et interroge les limites de la conscience et de la culpabilité dans un monde en perdition, ou la survie des uns se fait au détriment de celle des autres. Puissant et intemporel.
 

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La goûteuse d’Hitler

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Rosella Postorino, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, Albin Michel, Paris, 2019, 400 pages