Emmanuelle Favier, le chemin qui mène à soi

On passe par l’autre pour se comprendre soi-même, explique l’auteure Emmanuelle Favier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir On passe par l’autre pour se comprendre soi-même, explique l’auteure Emmanuelle Favier.

La conception du Courage qu’il faut aux rivières adébuté avec un déclic dans une exposition d’un musée de Marseille. Plus précisément, avec deux photos et une vidéo, se souvient l’écrivaine Emmanuelle Favier. Sur la pellicule, des visages percés de regards déterminés, ceux de « vierges jurées », ces femmes albanaises qui renoncent à leur condition de femme, justement, en prêtant serment et en refusant le mariage, acquérant en retour « les droits que la tradition réserve depuis toujours aux hommes : travailler, posséder, décider ».

C’est là, devant ces oeuvres, que la poétesse et dramaturge a décidé, elle, d’écrire. Une nouvelle d’abord. « Comme d’habitude. » Puis, presque sans s’en apercevoir, un roman. Pour elle, c’était intense. Pour elle, c’était même immense. « Je me sentais comme si j’avais franchi un cap », raconte celle qui séjourne ces jours-ci au Québec, à l’invitation du Salon du livre de Trois-Rivières.

Dans son récit qui aborde le désir de fugue, et le désir tout court, ses personnages sont toujours en mouvement. Entre des foyers à trouver ou à fuir, les voilà en quête de maisons qu’on retape et transforme en lieux chaleureux.

Car dans l’univers d’Emmanuelle Favier, pour s’émanciper, il faut partir. « Tous mes personnages sont en recherche désespérée de ce qu’ils sont. Ils vont souvent très loin pour finir par revenir chez eux. C’est le principe de l’anthropologie, en fait. On passe par l’autre pour se comprendre soi-même. »

Ce que ses personnages cherchent à comprendre ainsi ? Leur rapport à l’intimité, à la sexualité, à l’amour. Leur lien aux autres. À leur image. Et puis, leur place dans le monde, leurs origines. Leur destin et leurs envies.

L’envie qu’avait Emmanuelle Favier avec ce roman riche et raffiné, aux airs de conte porté par des émotions tangibles, c’est d’aborder les notions du sacrifice et de l’émancipation dans un système très rigide. « La recherche, impossible, utopique, du moi », explique l’auteure rencontrée plus tôt cette semaine à Montréal.

Parmi ses protagonistes poétiques et contrastés, on trouve aussi une femme prostituée qui quitte un excès « fait de trop de libertés, trop de privilèges, trop de possibles ». Et une adolescente en manque de repères qui, à 17 ans, se sent déjà « vieille à mourir ».

Pour trouver des réponses, ces êtres se déplacent. Ils marchent et marchent encore, de village en village. Voyant au passage « des citadelles et des villes de pierre où sinuent des chats, où dorment des chiens errants parsemés de taches galeuses ». « Une cité blanche tranchée par une rivière, des bunkers oubliés que couvre une végétation vorace. » « Des voitures dont les coffres sont ouverts sur des montagnes de pastèques. »

Dans cette narration en constant mouvement, Emmanuelle Favier voit « le chemin du romancier qui avance sans avoir une idée préconçue de ce qu’il va trouver ». « Sans faire des jeux de mots faciles, c’est vraiment la marche-démarche de l’écrivain. Car c’est dans le corps que s’active l’imaginaire. »

L’imaginaire de celle qui a grandi « en banlieue de Paris, sur du béton », s’abreuve pour sa part à la nature. « C’est la palette dans laquelle j’arrive le plus facilement à tremper ma plume », dit-elle. Et c’est avec attention qu’elle la prend, cette plume, pour décrire les paysages. Là où tout est « vert et sombre, et archaïque et beau ».

Juste vérité

En postface, l’écrivaine trentenaire précise : « L’intention présidant à l’écriture de ce livre n’a jamais été documentaire ». En face à face, elle ajoute : « C’est la grande question du romancier. Comment on traite le réel. Comment on se l’approprie. Comment on trouve sa légitimité. »

Cette immense question, elle se rappelle y avoir déjà été confrontée. C’était en 2007, à Montréal, où elle était venue pour écrire 14Abeille, une pièce sur la tuerie de Polytechnique. Elle, « la petite Française qui venait travailler sur un événement qui appartient au Québec, qui appartient aux Québécois ». « Ça n’a pas été simple. »

Collaborer avec Anne Pépin, « une Franco-Canadienne, exactement de cette génération », lui a donné la légitimité qu’elle cherchait. « Une assise. » C’est d’ailleurs avec cette même Anne qu’elle a fini par se rendre en Albanie après avoir écrit son récit. Pour vérifier ses intuitions. Résultat ? Elles étaient bonnes. « Quand vous voyagez dans un pays que vous avez imaginé et fantasmé, tout est familier. Parce que vous projetez votre imaginaire sur le réel. »

La plus grande surprise sera plutôt née de sa rencontre avec un adolescent étonnant, qui lui a inspiré un personnage. Et lancé une phrase devenue clé : « Vous êtes libres comme l’eau. »

« Pour moi, c’est la métaphore idéale de la liberté dans la contrainte. Il n’y a rien de plus libre que l’eau. En même temps, le lit de la rivière est un carcan. Il y a tous ces obstacles qu’il faut franchir, toutes ces montagnes. Et cette nécessité, parfois, de s’évaporer pour retomber un peu plus loin. »

Comme ces rivières qui le traversent, le roman d’Emmanuelle aura parcouru bien du chemin depuis sa parution en France, en 2017. Magie de l’écriture : c’est en s’intéressant à tous ces détours que prennent les êtres humains pour arriver à découvrir leur identité qu’elle aura fini par trouver la sienne. Encore émue, elle se souvient : « Ma vie a complètement basculé le 8 mars 2017 quand j’ai reçu le coup de téléphone d’Albin Michel me disant qu’ils allaient me publier. Tout a changé. J’ai eu l’impression d’être née. »

Le courage qu’il faut aux rivières

Emmanuelle Favier, Albin Michel, Paris, France, 2017, 222 pages. L’auteure sera présente au Salon du livre de Trois-Rivières, samedi et dimanche.