«Les variations sentimentales»: la douleur de l’éveil amoureux

La plume d’André Aciman évoque avec un réalisme douloureux et un sensible discernement l’universelle et obscure complexité de l’éveil amoureux.
Photo: Dia Dipasupil Agence France-Presse La plume d’André Aciman évoque avec un réalisme douloureux et un sensible discernement l’universelle et obscure complexité de l’éveil amoureux.

Après le succès planétaire du roman Appelle-moi par ton nom, adapté au cinéma en 2017 par le cinéaste italien Luca Guadagnino, André Aciman ouvre de nouveau les portes de son univers mélancolique et sensuel, décortiquant avec une musicalité envoûtante et enflammée la fulgurance, la douceur et le paradoxe du désir naissant.

Au fil des pages tintent avec force les échos de l’oeuvre précédente — on ne renie par une formule gagnante —, que ce soit par l’évocation et l’influence romantique des paysages, la figure du père comme sage mentor rongé par les secrets, la pureté de l’amour, réduit à son plus simple appareil, dénué de genre, d’orientation, de conventions.

Divisé en cinq parties de longueurs et de densités hétérogènes, le récit retrace le quotidien de Paul, de l’adolescence, où il s’éprend de Giovanni, le menuisier de ses parents, puis, à travers les êtres aimés qui se suivent et se heurtent parfois, sondant l’énigme de nos désirs et de nos amours qui naissent, s’étiolent puis s’éteignent sans crier gare.

La première partie, « Premier amour », la plus poignante et la plus aboutie, passage brûlant et affolant deux fois plus long que les suivants, s’attarde au premier amour de Paul, alors âgé de 12 ans. Son obsession dévastatrice pour Giovanni, de 15 ans son aîné, est condamnée à demeurer platonique et emmurée dans un silence plus évocateur qu’un hurlement.

La plume d’Aciman évoque avec un réalisme douloureux et un sensible discernement l’universelle et obscure complexité de l’éveil amoureux, menant l’histoire à son paroxysme dramatique dès les premières pages.

« Il y avait cette tristesse qui pénétrait la chapelle et mon coeur se répandait sur l’eau jusqu’au continent, m’envahissait tout entier parce que je ne connaissais pas mon corps et la chose très simple dont j’avais besoin en ce moment. Longtemps après, je viendrais m’asseoir à ce même endroit et me souviendrais que jamais dans ma vie je n’avais éprouvé cette forme de solitude qui imprègne littéralement tout votre être. »

Malgré l’impulsion initiale, Aciman parvient à éviter de faire de cette relation onirique le grand amour de la vie de Paul, laissant au lecteur le soin de déterminer la solidité, la beauté, la pureté de ses sentiments alors qu’il accumule les conquêtes. Plus tard, à New York, il pensera goûter au nectar de la vie, atteindre le ravissement ultime, d’abord auprès de la belle et indépendante Maud, du désabusé et athlétique Manfred, de sa grande amie Chloé et, enfin, de cette jeune musicologue séductrice et intellectuelle.

De la vénération des corps à la fascination des esprits, l’obsession de Paul pour l’amour et la recherche du lien affectif, qui semble naturelle à l’adolescence, frôle le pathétisme à l’âge adulte, alors qu’il ne se définit par aucune autre quête. Il se fait ainsi le chroniqueur à la fois doux et cinglant de la morsure du temps qui passe et des rêves brisés qu’il engloutit dans un murmure. Onctueux et bouleversant.

Extrait des «variations sentimentales»

« Et pourtant ma vie a commencé et s’est arrêtée ici, un été, dans cette maison qui n’existe plus, dans cette décennie qui s’est dissipée si vite, avec cet amour impossible qui a tout changé mais qui n’a mené nulle part. Tu m’as fait ce que je suis aujourd’hui, Nanni. Dans l’autobus, dans une rue animée, en classe, dans une salle de concert bondée, une ou deux fois par an, pour un homme ou pour une femme, mon coeur tressaille encore quand j’aperçois quelqu’un qui te ressemble. Nous n’aimons qu’une seule fois dans notre vie, avait dit mon père, tantôt trop tôt, tantôt trop tard ; les autres fois sont toujours plus ou moins réfléchies. »

Les variations sentimentales

★★★ 1/2

André Aciman, traduit de l’anglais par Anne Damour, Grasset, Paris, 2019, 368 pages