«Les enténébrés»: double vie

«Les enténébrés», de Sarah Chiche, est un roman dense et touffu, une réflexion sombre et lucide sur l’amour qui ne nie surtout pas le tragique de l’existence.
Photo: Hermance Triay «Les enténébrés», de Sarah Chiche, est un roman dense et touffu, une réflexion sombre et lucide sur l’amour qui ne nie surtout pas le tragique de l’existence.

Pour certains, l’extinction de l’humanité n’est pas une fiction, mais l’horizon vers lequel tous les indices nous précipitent. L’amour peut-il aider à vivre avec l’idée de l’inéluctable ?

À l’automne 2015, une femme du nom de Sarah Chiche, écrivaine et psychologue parisienne, se rend à Vienne pour y réaliser plusieurs reportages, de la prise en charge des réfugiés à la visite des sous-sols de l’ancien hôpital psychiatrique de Steinhof, où plus de 800 enfants ont été exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Là-bas, cette femme, qui est en couple avec Paul — un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde — depuis une dizaine d’années et qui est mère d’une petite fille, fait par hasard la rencontre d’un célèbre violoncelliste autrichien, lui aussi marié et plus âgé qu’elle.

Leur rencontre, aussi forte qu’imprévisible, a tout du coup de foudre amoureux. « La pensée me traverse de me défenestrer tout de suite pour nous épargner d’avoir à vivre la joie dévastatrice des années qui viendront », écrit la narratrice des Enténébrés, troisième roman de Sarah Chiche.

Une vraie dévastation. Mais une dévastation mutuelle de joie, de plaisir, de manque, de douleur et de culpabilité. « Nous ne faisons rien de mal ni ne faisons souffrir nos proches tant qu’ils ne savent rien. »

Un grand écart qui fait remonter à la surface les morceaux enfouis du puzzle familial, hanté par un grand-père déporté à Buchenwald, la mort d’un père qu’elle n’a jamais connu, les épisodes de folie de sa mère, elle-même hantée par son enfance vécue en Côte d’Ivoire, les violences physiques et verbales qu’elle lui faisait subir.

Les « enténébrés » sont les acteurs et les victimes d’un passé, même lointain, que chacun porte en soi, autant de « pantins ventriloqués par ce qui nous dépasse ».

Sous cette forme, l’amour peut-il être un antidote aux cruautés de l’Histoire, à l’absence d’espoir ? Peut-on aimer, réellement aimer, deux personnes à la fois ? Est-il possible d’aimer en secret et sans faire le mal ? La folie est-elle héréditaire ?

Et pourtant, quelques mois après les attentats du Bataclan, le monde continue de courir à sa perte. « L’amour, dès qu’il cherche à se raconter, devient une farce dite par un aveugle à un sourd. »

Et c’est précisément cette sombre farce que Sarah Chiche, psychologue clinicienne et psychanalyste née en 1976, tente de nous raconter, jusqu’à son point de rupture.

Auteure de plusieurs essais, dont Une histoire érotique de la psychanalyse (Payot, 2018), avant Les enténébrés, avec L’inachevée et L’emprise (Grasset, 2008 et 2010), Sarah Chiche avait déjà exploré à l’aune de la mélancolie et du « passé décomposé » son propre roman familial agité.

Roman dense et touffu, réflexion sombre et lucide sur l’amour — et sur l’amour conjugal — qui ne nie surtout pas le tragique de l’existence, Les enténébrés est une intense traversée des apparences.

Extrait des «Enténébrés»

« Je pleure parce que, malgré nos gestes, nos décisions, et alors même que nous croyons faire entendre notre voix, nous ne sommes que des pantins ventriloqués par ce qui nous dépasse. Nous avons beau nous mettre en route vers le monde, sur le chemin de la vie, arrive toujours un moment, une station de notre voyage, où nous sommes ramenés à cette question : mais de quoi sommes-nous la faute ? »

Les enténébrés

★★★★

Sarah Chiche, Seuil, Paris, 2019, 368 pages