«Mes vies secrètes»: entre les lignes

Dominique Bona présente une fascinante plongée dans les souvenirs, les amorces, la méthode, les découvertes et les rencontres qui ont ponctué son travail de biographe.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Dominique Bona présente une fascinante plongée dans les souvenirs, les amorces, la méthode, les découvertes et les rencontres qui ont ponctué son travail de biographe.

La biographie est un art, il ne faut pas en douter. « Nous exigeons d’elle les scrupules de la science et les enchantements de l’art, la vérité sensible du roman et les savants mensonges de l’histoire, écrivait le romancier et biographe André Maurois. Il faut, pour doser cet instable mélange, beaucoup de prudence et de tact. »

C’est un peu la méthode de Dominique Bona, et Maurois fait d’ailleurs partie de ses influences. Elle l’expose dans Mes vies secrètes, livre de confidences où la romancière (Malika, Le manuscrit de Port-Ébène) et biographe née en 1953 nous ouvre ses livres, nous en racontant « le pourquoi et le comment ».

Une fascinante plongée dans les souvenirs, les amorces, la méthode, les découvertes et les rencontres qui ont ponctué son travail de biographe.

 

À ses yeux, la biographie sert à « rendre la vie à des personnages du passé », à des femmes et à des hommes que le temps avait fini par figer ou par éloigner. Et sans rejeter les exhaustives biographies « à l’américaine », l’écrivaine se revendique d’une famille de biographes plus « littéraires » : François Mauriac, André Maurois, Henri Troyat, Stefan Zweig. Des biographes qu’elle a souvent lus « en cachette » à l’université, où la curiosité pour la vie des écrivains était mal vue à l’époque.

Chez la plupart des sujets qu’elle a choisis, la littérature se confond avec la vie. À commencer par Romain Gary, à qui Dominique Bona a consacré sa toute première biographie en 1987, écrivain lui-même hautement romanesque et amateur de jeux de pistes.

 

À Salzbourg, sur les traces de Stefan Zweig, elle explique qu’elle cherchait à éclaircir un mystère, à voir apparaître le rugueux sous le lisse. Ses portraits de femmes fortes (Berthe Morisot, Colette) ou effacées par l’histoire officielle (les sœurs Hérédia, Clara Malraux) répondent à une même nécessité : rendre visible les passions qui palpitent dans l’ombre, comprendre chez ces êtres le moteur de la vie et de la création.

Oui, parfois, le biographe est un voyeur et « la biographie un rideau qui s’écarte », c’est la découverte du grand amour « secret, érotique et tragique — trois qualités irrésistibles » de Paul Valéry qui est à la source de Je suis fou de toi en 2014.

Le roman s’oppose-t-il à la biographie ? Certainement pas : tous les deux doivent carburer à l’empathie. Une osmose qui est manifeste lorsqu’on lit le portrait touchant que Dominique Bona fait de Simone Gallimard, sa première éditrice au Mercure de France, ou le récit qu’elle fait de sa rencontre avec Michel Mohrt, à qui elle a succédé quelques années plus tard à l’Académie française.

La biographie, lui avait un jour soufflé un François Nourissier en fin de parcours, « c’est par là que vous nous livrez les secrets de votre cœur… »

Extrait de «Mes vies secrètes»

« Les personnages ont tout pouvoir sur leur biographe, qui ressent leurs ondes et en accuse les effets. Gary, avec ses masques, me désorientait et j’ai fini par le perdre. Zweig m’a entraînée dans sa descente vers l’abîme et conduite aux portes de la dépression qui l’a finalement emporté. Berthe Morisot voulait que je sois droite et claire, comme elle tenace et appliquée. Clara Malraux m’a communiqué sa joie, sa malice, et fait pleurer aussi avec elle, dans les moments de tendresse vaincue. »

Mes vies secrètes

★★★★

Dominique Bona, Gallimard, Paris, 2019, 322 pages