«Avalanche Hôtel»: en territoire trouble

Une impression trouble de naviguer avec Niko Tackian dans des territoires inconnus et imprévisibles séduit tout au long du récit.
Photo: Tackian Creative Commons Une impression trouble de naviguer avec Niko Tackian dans des territoires inconnus et imprévisibles séduit tout au long du récit.

Le cerveau est un territoire encore trop mal connu ; Joshua Auberson, lieutenant de police à la brigade cantonale vaudoise, s’en rend vite compte au moment de reprendre connaissance. On vient de le tirer in extremis de l’avalanche sous laquelle il était enseveli, et sa mémoire lui joue de drôles de tours. C’est ainsi que, enfoui sous des tonnes de neige dans les Alpes suisses, il se retrouve au milieu d’une sorte d’étrange scénario de film où ses « souvenirs » s’acharnent à jouer un rôle crucial…

Entre le flou et l’imprévisible

Le récit s’amorce en fait alors qu’Auberson se réveille dans une chambre de l’Avalanche Hôtel. Tout autour lui semble familier : le décor luxueux, les gens qu’il rencontre, l’ambiance feutrée des lieux qu’il traverse… Mais bientôt, tout le monde ne parle plus que de la disparition d’une jeune fille qui venait tout juste de fêter ses 18 ans. Et puis brusquement, le voilà ailleurs : dans le monde bien concret, harnaché à son lit d’hôpital dans les hauteurs de Vevey, branché à des machines qui clignotent, sa partenaire de la police à ses côtés.

Ces incursions bizarres dans des espaces imaginaires ne le quitteront plus : même remis sur pied, Joshua Auberson replongera dans son « rêve » à de multiples reprises. Il découvrira d’abord que l’Avalanche Hôtel correspond en fait au Bellevue Grand Palace, un ancien hôtel de luxe détruit par une avalanche, qui surplombe la ville de Montreux. Ses plongées oniriques prendront toutefois un sens nouveau lorsque la police fera le lien entre une photo trouvée dans la poche d’une inconnue retrouvée inconsciente en montagne et celle d’une certaine Catherine Alexander disparue du Bellevue le 5 janvier 1962 alors qu’elle venait d’avoir 18 ans…

Une pièce après l’autre, le lieutenant Auberson parviendra à reconstituer l’improbable casse-tête au centre duquel il se trouve bien malgré lui. Le lecteur découvrira avec lui à quel point le policier est lié à cette histoire déclenchée par la disparition de Catherine Alexander 40 ans plus tôt. À la conclusion de l’enquête, Auberson se sera découvert une « nouvelle famille »… et le lecteur aura surfé sur une écriture prenant souvent plaisir à imposer des images aussi floues que fortes explorant des territoires fragiles.

Bien au-delà des résultats de l’enquête — qui n’en finit pas de surprendre par ses détours brumeux —, c’est précisément cette impression trouble de naviguer avec l’auteur dans des territoires inconnus et imprévisibles qui séduit tout au long du récit. Ce flou persistant, cette fragilité de tous les instants sont une sorte de bénédiction dans un univers où les machos et les presque superhéros se comptent malheureusement par douzaines. À ce seul titre, l’écriture de Niko Tackian vaut le détour.

Vivement la suite !

Extrait de «Avalanche Hôtel»

« Ce que j’essaie de vous expliquer, pour rebondir sur les propos de votre ami “imaginaireˮ, c’est que notre perception du réel se fonde en grande partie sur nos souvenirs. Ceux-ci sont stockés pour certains dans ce que l’on appelle la mémoire autobiographique — ce que JE suis —, c’est un peu le roman de votre vie telle que vous la vivez de l’intérieur… et pour d’autres dans la mémoire sémantique — ce que j’ai appris… c’est-à-dire la somme de vos expériences et de vos apprentissages. Dans votre cas la mémoire sémantique est intacte, vous pouvez encore marcher, lire, écrire, conduire, travailler… Mais c’est cette mémoire autobiographique qui a du mal à recoller certains morceaux. Vous ne savez pas exactement qui vous êtes… Il manque des pages à votre roman intérieur ! Mais encore une fois c’est normal… ça va se résorber avec le temps. »

 

Avalanche Hôtel

★★★

Niko Tackian Calmann-Lévy « Noir », Paris, 2019, 270 pages