«Crashed»: la politique dans les coulisses de la pire crise financière de l’histoire

Adam Tooze signe une remarquable histoire de la récession suivant la débandade de Wall Street.
Photo: Richard Drew La Presse canadienne Adam Tooze signe une remarquable histoire de la récession suivant la débandade de Wall Street.

La dernière crise financière mondiale a montré comment la mondialisation, comme l’économie en général, est intimement liée à la politique et aux idéologies. Pour le meilleur et pour le pire.

Une petite année avant l’élection présidentielle aux États-Unis de 2008 et l’éclatement de ce que son propre successeur à la tête de la banque centrale américaine allait qualifier de « pire crise financière de l’histoire mondiale », l’ancien président de la Réserve fédérale américaine (Fed) et gourou du laisser-faire économique, Alan Greenspan, avait déclaré que, peu importe comment on allait voter, « nous avons la chance que, grâce à la mondialisation, les décisions politiques aux États-Unis aient été largement remplacées par les forces du marché mondial ». L’histoire n’allait pas tarder à lui donner spectaculairement tort, démontre l’historien britannique Adam Tooze dans sa remarquable histoire de la Grande Récession intitulée : Crashed. Comment une décennie de crise financière a changé le monde.

 

« Les choix, l’idéologie et l’intervention politique sont omniprésents dans ce récit », résume l’auteur en conclusion de son intimidante brique de presque 700 pages tricotées serrées (avant les notes et références), que plusieurs commentateurs ont classée parmi les meilleurs livres d’économie de l’année et dont la traduction française est arrivée en librairie le mois dernier. Cette politique de l’économie se retrouve à la fois dans plusieurs des facteurs à l’origine de la crise, dans les moyens de lutte déployés (ou pas) durant la catastrophe ainsi que dans ses suites. Écrit dans une langue claire et accessible à quiconque a l’intérêt (et le courage) de s’attaquer au sujet, l’ouvrage raconte l’histoire et les liens entre la débandade de Wall Street, la récession mondiale qui s’en est suivie, la crise de la dette dans la zone euro, les tensions géopolitiques en Europe de l’Est, le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Le livre rappelle à quel point nos dirigeants politiques et économiques ont eu peur au lendemain de la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers. On y voit comment l’intervention énergique et audacieuse des banques centrales, particulièrement de la Fed, a probablement sauvé le monde du pire, en dépit de la réaction souvent plus timorée des élus. On y décrit la gestion de la crise de la dette portugaise, espagnole, britannique, mais surtout grecque, comme « l’un des pires cas d’autodestruction économique de notre histoire ». On y comprend pourquoi tant de citoyens ordinaires ont été écoeurés de voir leurs gouvernements voler au secours des pouvoirs de la finance largement responsables du fiasco, et de constater que la tendance à l’aggravation des inégalités de revenus et de l’insécurité économique n’allait pas se renverser après la crise. « La perte de crédibilité est flagrante et totale », note Adam Tooze.

Bien qu’il dénonce la bêtise et le danger de politiciens comme Donald Trump, il observe que « ceux que l’on qualifie de populistes ne sont pas les seuls qui ont du mal à admettre la vérité. […] Les libéraux centristes peinent à donner des réponses convaincantes aux problèmes à long terme de la démocratie capitaliste moderne. » Et ce, non seulement alors que s’étend le populisme de gauche comme de droite, mais aussi alors que se poursuit l’ascension des solutions de rechange autoritaires, notamment en Chine et en Russie.

Crashed

★★★★

Adam Tooze, traduit de l’anglais par L. Talaga et R. Clarinard, Les Belles Lettres, Paris, 2018, 766 pages