«M’étendre sur l’asphalte»: voyage initiatique à fleur de peau

Julie Bosman aborde ici la construction identitaire d’une jeune fille qui doit composer avec la multiplicité des regards posés sur elle.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Julie Bosman aborde ici la construction identitaire d’une jeune fille qui doit composer avec la multiplicité des regards posés sur elle.

« Il me semble que les choses les plus importantes sont toujours les plus difficiles à dire », admet d’emblée la narratrice de M’étendre sur l’asphalte, premier roman jeunesse de Julie Bosman. Julie baignant dans un milieu populaire où les émotions demeurent coincées dans un silence bruyant, les mots sont rares dans sa famille. À travers les bouleversements de son dernier été avant l’entrée au secondaire, elle apprend cependant à s’affirmer.

Tout est pourtant au beau fixe dans sa « rue style-rond-point-cul-de-sac, comme si on avait érigé un quartier au milieu de nulle part ». Le quotidien a peu à offrir et les attentes de Julie sont modestes : « J’espère toujours un scandale pendant la messe. Rien de grave, juste quelqu’un qui lâche un gros pet inoffensif ou quelque chose du genre. Ça n’arrive jamais. C’est vraiment straight par chez nous. »

Entre un père occupé par le travail et souvent absent, une mère obsédée par la propreté, un grand frère asocial et un cadet toujours énervé, Julie trouve refuge dans la musique, chérissant les derniers succès de Diane Dufresne et de Starmania. Si les chansons mettent des mots sur ses sentiments, elle est à court lorsque Dominic, son voisin et grand ami, meurt pendu dans un bête accident.

Julie cherche à s’expliquer la mort, dont personne ne parle et qui occupe tant de place en elle : « Moi, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est le premier été sans le rire de Dominic. Je ne suis sûrement pas la seule à le remarquer, mais personne n’y a plus jamais fait allusion après la nuit des gyrophares. » Dans cette communauté où tout finit toujours par se savoir, la mort demeure un grand tabou devant l’éternel.

Heureusement qu’elle rencontre Nicolas. Plus âgé qu’elle, il lui fera vivre un premier amour, lui ouvrant les portes d’un monde sensible et ardent : « Voilà, je suis amoureuse folle de Nicolas sans h, dix-sept ans, cousin de Jonathan et Dominic, mon ami mort pendu, et, aujourd’hui, sa main a touché la mienne, aujourd’hui, j’ai senti contre ma peau la peau d’un garçon qui n’est ni mon père ni mon frère, et un monde inconnu s’ouvre devant moi. »

L’auteure, qui avait donné voix à plusieurs femmes dans son recueil de nouvelles Nous sommes bien seules, aborde ici la construction identitaire d’une jeune fille qui doit composer avec la multiplicité des regards posés sur elle : « Je n’avais pas le courage aujourd’hui d’exposer mon absence de seins (selon l’avis de tout le monde), mon gros cul (selon l’avis de mon grand frère), mes orteils de Flintstones (selon l’avis de mon père) et mes genoux par en dedans (selon l’avis de ma mère, qui en a des pareils). » Porté par un rythme soutenu, M’étendre sur l’asphalte est une généreuse immersion dans l’intimité de l’adolescence qui, avec justesse, nous invite au sublime et à l’insécurité des premières fois.

Extrait de «M’étendre sur l’asphalte»

« Mes parents m’ont appris à être polie, à faire du ménage, à ne pas être en retard, à partager, mais ils ne m’ont pas montré quoi faire avec mes envies de mourir à cause d’un ami pendu et avec mon coeur sur le point d’exploser d’un trop-plein d’amour. »

M’étendre sur l’asphalte

★★★

Julie Bosman, Leméac, Montréal, 2018, 205 pages