Plongée consciente dans un imaginaire fertile

L’auteur de la célèbre «Trilogie des fourmis» aime l’idée que notre âme tenterait, au fil de ses incarnations, d’améliorer sa vie précédente, en reposant sur la somme de notre vécu.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur de la célèbre «Trilogie des fourmis» aime l’idée que notre âme tenterait, au fil de ses incarnations, d’améliorer sa vie précédente, en reposant sur la somme de notre vécu.

« J’essaie dans mes livres de créer des prises de conscience qui puissent être contagieuses », nous avoue un Bernard Werber serein, dans sa suite du Reine Elizabeth. Le dernier chemin qu’il a emprunté relève cependant plutôt de l’inconscience. Son tout nouveau roman, La boîte de Pandore, nous invite en effet à plonger dans l’univers de l’hypnose régressive qui, par les ramifications de l’inconscient, nous donne libre accès à nos vies antérieures.

Après une première immersion dans l’univers de l’hypnose en 1997, avec son ouvrage Le livre du voyage, il s’est familiarisé avec le phénomène et assure pouvoir s’évader de la pièce par le pouvoir de sa pensée : « Comme ça, juste en fermant les yeux, je peux descendre l’escalier vers mon inconscient, trouver un corridor avec les portes de mes vies antérieures, m’y enfoncer et revenir à mon gré. »

C’est ce mécanisme que découvre son personnage principal, René Tolédano, professeur de lycée en histoire qui, hypnotisé lors d’un spectacle, est complètement bouleversé par ses découvertes.

Tour à tour caporal français dans la Première Guerre mondiale, samouraï, comtesse, moine bouddhiste et citoyen de la cité enfouie d’Atlantide, il voyage dans ses vies, espérant faire la somme de lui-même et se constituer en homme complet.

L’auteur de la célèbre Trilogie des fourmis aime l’idée que notre âme tenterait, au fil de ses incarnations, d’améliorer sa vie précédente, en reposant sur la somme de notre vécu. Pas question cependant de l’ériger en dogme : « Je ne suis qu’un romancier et pour moi, ce n’est qu’une zone d’exploration. Mais si on se dit qu’on a choisi nos parents et le lieu où on naît, on aura plus tendance à accepter les choses. Le sentiment d’injustice est un truc qui nous ronge, tant mieux si on peut l’éviter. » Homme blanc ayant grandi en Occident, Werber reconnaît par ailleurs sa chance : « Nous sommes assurément les enfants gâtés de l’Histoire. »

Une Histoire à reconstruire

L’Histoire est d’ailleurs au coeur du roman, et les nombreux voyages spatio-temporels du personnage principal lui permettent de vérifier et, le cas échéant, de corriger certaines erreurs qui se sont glissées dans ses versions officielles. Ces récits, qui nous permettent de comprendre d’où nous venons et, incidemment, ce que nous sommes, ont trop souvent été établis à partir d’un seul point de vue. Une erreur, selon lui, qu’il explique par cette comparaison : « Vouloir comprendre notre monde en regardant les actualités revient à vouloir comprendre Paris en visitant le service des urgences d’un de ses hôpitaux. »

Il ne s’étonne pourtant pas que nos récits collectifs aient des ornières, puisqu’à l’échelle individuelle, nous nous construisons aussi en demeurant « prisonniers d’une légende qu’on se raconte sur nous-même ». L’humanité est à la croisée des chemins et, afin d’aborder l’avenir avec lucidité, il importe de confronter nos propres mensonges : « Il me semble que nous arrivons à un point où notre génération, qui est la première à tout savoir, va devoir prendre des décisions. »

Au-dehors, Montréal caille sous l’acharnement du vent, le soleil se réfugie derrière le mont Royal et les pensées de Werber s’obscurcissent : « Ce que j’ai décrit dans Le papillon des étoiles est une vue réelle, c’est-à-dire qu’à un moment il faudra construire un vaisseau et partir. En ce moment, je ne vois pas comment ça peut s’arranger autrement. » Or, à cet homme habitué à se réfugier dans l’imaginaire, même cette solution arrache un sourire rêveur : « Mais partir, quand même, c’est une belle aventure. »

La dure réalité de l’imaginaire

Bernard Werber ne compte plus ses visites au Québec, mais celle-ci revêt un caractère particulier. Invité d’honneur de la 41e édition du Salon du livre de Montréal, il se réjouit de cette reconnaissance. Même s’il jouit d’un lectorat important, il dit devoir lutter pour faire sa place : « Je me souviens quand j’étais au Nouvel Obs, il y avait une consigne venant des chefs qui disait : “Pas de polar, pas de bédé, pas de science-fiction, on est là pour parler de choses sérieuses.” »

Ses propos se font de plus en plus acerbes, condamnant un milieu littéraire français fermé à ces portes de l’imaginaire, qui permettent d’observer le monde sous le prisme de nouvelles lumières : « Les éditeurs, les critiques et les gens des prix littéraires sont des gens qui ont tourné le dos à la science et qui croient que l’imaginaire n’est que pour les enfants. »

Pour pallier le silence de la critique sur son oeuvre, il a établi un rituel direct avec son lectorat, lui promettant un nouveau roman chaque année, au début d’octobre, serment qu’il n’a brisé que deux fois depuis 1996. Pour l’an prochain, il promet ainsi une suite de Demain les chats. Après nous avoir offert le roman de ses réincarnations, Werber s’offrira l’une des sept vies d’un félin. Comme quoi, décidément, la vie est toujours exponentielle pour l’écrivain à l’imagination fertile.

Le Fleury-Mesplet à La lecture en cadeau

La Fondation pour l’alphabétisation fêtera ses 20 ans d’action citoyenne pour mettre le livre au coeur de la vie des Québécois avec un prix Fleury-Mesplet. Son programme La lecture en cadeau, qui permet de donner des livres neufs à des enfants de milieux défavorisés de 0 à 12 ans, a retenu l’attention du jury. Créé en 1987 par le Conseil d’administration du Salon du livre de Montréal, le prix Fleury-Mesplet, du nom du premier imprimeur et fondateur du premier journal montréalais, honore chaque année une personne, un organisme ou une compagnie qui contribue au progrès de l’édition québécoise. Le grand public peut participer au programme en se rendant au Salon du livre de Montréal. Cette année, l’objectif est d’amasser plus de 100 000 livres.

La boîte de Pandore

Bernard Werber, Albin Michel, Paris, 2018, 550 pages