Le livre numérique, plus populaire en biblio qu'à la caisse

Seulement à BAnQ, qui offre aussi des livrels en passant par d’autres agrégateurs, 1 042 155 emprunts ont été faits en 2017-2018. Une popularité qui n’a rien à voir avec les ventes de livrels en librairie, qui, elles, demeurent anecdotiques.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Seulement à BAnQ, qui offre aussi des livrels en passant par d’autres agrégateurs, 1 042 155 emprunts ont été faits en 2017-2018. Une popularité qui n’a rien à voir avec les ventes de livrels en librairie, qui, elles, demeurent anecdotiques.

Le livre numérique est fort populaire en bibliothèque au Québec. Le nombre d’emprunts est en croissance soutenue, spectaculaire si on le compare aux fluctuations des prêts des autres documents, avec son augmentation de 40 % en 2017. Le distributeur de contenus culturels numériques De Marque annonçait cette semaine que sept millions de livres numériques ont été prêtés dans les bibliothèques publiques du Québec depuis 2011. Seulement à BAnQ, qui offre aussi des livrels en passant par d’autres agrégateurs, 1 042 155 emprunts ont été faits en 2017-2018. Une popularité qui n’a rien à voir avec les ventes de livrels en librairie, qui, elles, demeurent anecdotiques. Pourquoi cette différence ?

« La presque totalité des ventes de livrels par les libraires indépendants se fait auprès des bibliothèques », indique le directeur général de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), Richard Prieur. « Leurs ventes grand public sont très faibles. » Et ce, même si elles ont augmenté de 69 % sur le site Les libraires (leslibraires.ca) l’an dernier, précise le directeur des Librairies indépendantes du Québec, Jean-Benoît Dumais. En fait, les livrels vendus par les libraires indépendants le sont presque uniquement aux bibliothèques.

« Probablement que les lecteurs de livres numériques achètent plus à partir de leurs outils de lecture — liseuse, tablette, téléphone intelligent [qui les dirigent vers les majors] —, un geste d’achat beaucoup plus simple, direct, poursuit l’ANEL. Les libraires sont défavorisés par rapport aux majors. » Comme les ventes d’Amazon, de Kobo, d’Apple, d’Overdrive et consorts ne sont pas comptabilisées par l’Institut de la statistique du Québec, de nombreuses ventes de livrels échappent aux décomptes.

Le succès des emprunts de livrels en biblio est indéniable, confirmé par tous. Un succès né d’un chantier lancé par le milieu, « une des belles réussites de l’industrie, estime M. Prieur. Une belle concertation ». « Pour les éditeurs, ces ventes en bibliothèques publiques ont donné un second souffle fort au chantier numérique. » M. Dumais renchérit : « C’est un modèle que la France nous envie. »

Simplifier

On ne lit pas la même chose en numérique ou sur papier (voir encadré). Le chercheur Stéphane Labbé observe, dans sa thèse L’achat et l’emprunt de livres au Québec : une analyse communicationnelle, « une valorisation moindre, tant sur le plan symbolique qu’économique, du livre numérique […], qui inciterait les individus à emprunter le livre numérique plutôt qu’à l’acheter. [N]os résultats indiquent également qu’une configuration spécifique d’éléments peut mener à l’achat du livre numérique : par exemple, un individu qui n’arrive pas à accéder au format papier d’une oeuvre dans sa localité, ou encore qui doit impérativement accéder rapidement à une oeuvre numérique non disponible au prêt ».

Y a-t-il des particularités au prêt numérique ? Maryse Trudeau, directrice de la médiation documentaire et numérique à BAnQ, nomme… sa difficulté. « C’est un processus assez compliqué. Il y a des étapes préliminaires : il faut télécharger Adobe pour gérer les verrous antipiratage ; choisir et installer une application de lecture selon notre système d’exploitation ; être abonné à la bibliothèque — ça, c’est facile. Ensuite seulement, on peut emprunter un livrel. »

Chez De Marque, on travaille à une application simplifiant le téléchargement, que les bibliothèques attendent avec impatience. D’ici là, elles proposent des ateliers qui guident les utilisateurs dans leurs premiers pas avec leur liseuse et, surtout, leur tablette.

« Quand on croise nos statistiques, indique Jean-François Rougès, vice-président innovation chez De Marque, on voit que, pour que le livrel sorte en bibliothèque, ça prend un fonds, un catalogue qui correspond aux envies des lecteurs. Ça met en avant le métier des bibliothécaires : ce qu’ils communiquent et vulgarisent autour du numérique est important. »

« Chaque année, à cette période-ci, on remarque une recrudescence de l’intérêt dans la participation à nos ateliers », indique Maryse Trudeau. Parce que les lecteurs de livrels sont essentiellement des baby-boomers, remarque-t-elle. « Les plus jeunes ne sont pas intéressés par les tablettes et les liseuses. Notre clientèle est faite de gens qui voyagent beaucoup, des retraités qui vont dans le sud, qui téléchargent des livres à distance. » À BAnQ, le roman accessible est ce qui est le plus emprunté. « La clientèle est axée sur le loisir. Ce qui m’étonne, c’est de ne pas voir davantage de guides de voyage sortir. C’est vraiment intéressant, en numérique. »

La Grande Bibliothèque tiendra sa Foire numérique annuelle du 2 au 4 novembre prochain. « Pendant trois jours, on rend le numérique visible à l’intérieur de nos murs, explique Mme Trudeau. Malgré notre haut taux de prêts, on a besoin d’en faire la promotion : plusieurs de nos utilisateurs ne savent pas du tout qu’on offre ça. »

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que 1 420 155 emprunts de livrels avaient été faits en 2017-2018 à BAnQ, a été corrigée.

Quel genre, ton livre ?

« On voit trois catégories se détacher très nettement » par leur popularité en bibliothèque, indique Jean-François Rougès, vice-président innovation chez De Marque. 

En tête, les « sagas familiales historiques, avec 31,7 prêts par livrel. Sur les 50 livres les plus empruntés, c’est sidérant la quantité qui sort. Ensuite, le roman sentimental (26,1 prêts), puis le polar (19,9 prêts) ». 

Ce qui suit ? Le livre de cuisine (18,8 prêts). Le roman et le recueil de nouvelles (16,6) n’arrivent qu’en septième position, après la croissance personnelle et la parapsychologie. Tout en bas se trouvent les documentaires jeunesse (5,7) et les albums jeunesse (6).

« On est des gens de Web, on pense “expérience utilisateur” quand on compare le livrel et le livre papier, explique M. Rougès. Quand on achète un livre, plutôt que de l’emprunter, c’est parce qu’on veut le garder — comme pour les vins de garde et les vins de soif. Mon hypothèse, c’est que le livrel n’a pas certaines des qualités requises pour devenir un livre de garde : il n’est pas prêtable, pas montrable, n’a pas l’effet de prestige des livres qu’on affiche dans sa bibliothèque personnelle. 

« En revanche, c’est un excellent livre de consommation. Et quand on regarde nos chiffres, on voit que ce sont typiquement des genres de littérature de divertissement, des romans de gare, qui se trouvent en haut du palmarès » des titres les plus empruntés depuis 2011.
Au sommet, et c’est presque alors une ironie de le voir là dématérialisé, En as-tu vraiment besoin ? de Pierre-Yves McSween. 

Suivent deux débuts de série de Louise Tremblay D’Essiambre, Les héritiers du fleuve et L’amour au temps d’une guerre (les trois chez Guy St-Jean). Ensuite, vient Chrystine Brouillet avec Six minutes (Druide) et Saccages (À l’étage).
 
2 commentaires
  • René Lortie - Abonné 27 octobre 2018 12 h 20

    Et si on parlait prix...

    Je lis des livres numériques depuis plusieurs années et apprécie particulièrement sont côté pratique : centaines de livres dans une liseuse, dictionnaire intégré, possibilité de surligner, de prendre des notes et d'exporter le tout en format texte dans une application comme Word. Mais force est de constater que le prix de ces livres comparé au livre papier ne joue pas en sa faveur. Ainsi, chez Renaud-Bray actuellement, le roman Le plongeur de Stéphane Larue se vend 17,95$ en format papier alors que sa version numérique (PDF ou ePub) est à 18,99$. Sans parler des taxes provinciale et fédérale qu'il faut ajouter à la version numérique alors que la version papier bénéficie d'un congé de taxe provinciale.
    J'aurais aimé qu'on aborde cette question dans l'article. Qui fixe ces prix ? Comment celui-ci est-Il calculé ? J'ai peine à croire que les coûts de production et de distribution soient équivalents entre une version papier et une version numérique.
    Tant que le prix du numérique ne baissera pas de façon significative, je continuerai à l'emprunter dans les réseaux des bibliothèques.

  • Claudette Boucher - Abonnée 27 octobre 2018 17 h 15

    Le choix des lecteurs est conditionné par les livres offerts en format numérique

    Il y a moins de choix en numérique. Les livres suggérés par les critiques du Devoir prennent plusieurs mois avant d'être disponibles en numérique dans les blbliothèques. Les romans de Nancy Huston sont disponibles depuis peu au BANQ. Ceux de Marie Laberge ne le sont toujours pas. Est-ce que l'auteur de l'étude a tenu compte de ce biais dans l'analyse du choix des lecteurs?