«Prendre refuge»: mon havre, c’est toi

Énard (photo) et Abirached ont voulu livrer un hommage aux déplacés des guerres et du racisme, et à ceux qui leur tendent la main.
Photo: Casterman Énard (photo) et Abirached ont voulu livrer un hommage aux déplacés des guerres et du racisme, et à ceux qui leur tendent la main.

Deux rencontres issues du voyage (celui qui déchire et celui qui fait découvrir) s’entrecroisent dans cette production à quatre mains signée Zeina Abirached et Mathias Énard. Et dans les deux, les protagonistes, devant l’incertitude et la précarité, se réfugieront dans des relations incertaines.

Dans le Berlin d’aujourd’hui, Karsten, architecte, fait la connaissance de Neyla, une charmante réfugiée originaire d’Alep en mal du pays. Au fil des sessions d’apprentissage de l’allemand qu’ils entreprennent, les sentiments de Karsten grandissent, alors que Neyla se sent de moins de moins chez elle dans cette ville peu hospitalière.

Saut dans le temps, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Aux pieds des Bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan, deux équipes en exploration — deux écrivaines et un couple d’archéologues — partagent un campement.

Entre les étoiles et les géants de pierre, l’une des auteures et la scientifique échangeront de tendres moments, jusqu’à ce que le déclenchement de la guerre ne force les quatre aventuriers à quitter le pays.

Entre ces deux histoires, outre le trope de la rencontre fortuite, a priori, aucun lien. Certes, le volet « actuel » de l’action se déroule dans le pays déclencheur de la guerre qui sépara les amoureuses du volet « ancien ».

Pour lier les deux récits, les auteurs ont inséré un effet de mise en abyme : Karsten lit un livre qui raconte la rencontre des aventurières en sol afghan. Les deux histoires sont touchantes pour diverses raisons.

Mais peut-être que seule l’une des deux aurait pu être gardée et approfondie. Même si la lente révélation des faits a de quoi plaire, on reste avec un sentiment d’incomplétude par rapport aux deux narrations.

L’univers esthétique de Zeina Abirached (Le piano oriental, [Beyrouth] Catharsis, 38 rue Youssef Semaani), toujours en noir et blanc, a souvent été rapproché de celui de Marjane Satrapi. Aplats, contrastes, textures… ou serait-ce la composante moyen-orientale ?

Ses traits géographiques, décoratifs, qui, dans d’autres oeuvres, mettaient de l’avant une énergie ludique, poursuivent ici un but plus cérémonieux, qui ne fonctionne qu’à moitié.

Soucieuse de rendre les ambiances, Abirached s’est aussi faite la bédéiste des sons, incluant moult onomatopées au fil des pages. C’est très bien, mais on ne comprend pas toujours d’où ils viennent, ces « krr krr », « crpt crpt » et « scrtch scrtch ».

Énard et Abirached ont voulu livrer un hommage aux déplacés des guerres et du racisme, et à ceux qui leur tendent la main. Mais leur message n’est que partiellement livré.

Prendre refuge

★★ 1/2

Zeina Abirached et Mathias Énard, Casterman, Paris, 2018, 344 pages