La théorie par l’expérience

L’attrait d’Emma réside dans sa capacité à faire voir les inégalités à travers les expériences familières.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’attrait d’Emma réside dans sa capacité à faire voir les inégalités à travers les expériences familières.

Celle qui a hissé la « charge mentale » des femmes — cette occupation permanente de l’esprit qui permet le bon déroulement de la vie familiale — dans la culture pop frappe à nouveau. Dans ce nouveau tome de sa bédé au trait reconnaissable entre tous, la féministe à la langue bien pendue s’en prend, entre autres, encore à une tâche accomplie par les femmes sans aucune rétribution, ce qu’elle appelle la « charge émotionnelle ».

À travers cinq chapitres qui livrent, avec grande clarté et accessibilité, les commentaires vifs de l’auteure sur les petits et grands rapports de domination cachés dans le quotidien, La charge émotionnelle poursuit un travail amorcé sur son blogue. L’attrait d’Emma réside dans sa capacité faire voir les inégalités à travers les expériences familières.

Si Fallait demander, sa bédé partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux en 2017, a autant fait un tabac, c’est un peu à cause de la polémique — « notre couple à nous est vraiment égalitaire, bon ! », avons-nous entendu de la bouche de nombreux hommes —, mais aussi grandement parce qu’elle mettait en mots et en images une fatigue bien réelle ressentie par les femmes qui, pour plusieurs, n’auraient pas su la nommer.

La charge émotionnelle, cette injonction à adapter son humeur à celle des autres pour faciliter les échanges sociaux (et surtout amoureux), est incarnée dans l’album dans les sourires, les petites attentions, l’emploi du ton approprié. Emma aborde aussi dans ce nouveau recueil la précarité des femmes au foyer après la séparation, la culture du viol, le couple hétérosexuel comme environnement inégalitaire et, un peu hors propos, le combat d’un policier intègre au sein d’une institution avide d’autorité (la police).

De belles rencontres

En cours de route, on croise les penseuses, sociologues et militantes féministes qui ont forgé les théories sur lesquelles s’appuie l’auteure (Christine Delphy, Angela Davis, Arlie, Russell, Hochschild, etc.).

Les militantes féministes convaincues se retrouveront en terrain connu, alors que les néophytes y feront de belles rencontres.

Les femmes qui n’ont jamais connu le couple avec un homme risquent toutefois de se sentir moins concernées.

Ce pouvoir de vulgarisation est donc le point fort d’une oeuvre accessible, qu’on ne choisit pas pour la beauté de ses dessins — qui est absente. Prescription : à offrir aux messieurs de notre entourage qui ont toujours un peu besoin de se faire « gérer ». On en connaît toutes, allez.

La charge émotionnelle et autres trucs invisibles Un autre regard Tome 3

★★★

Emma, Éditions Massot, Paris, 2018, 112 pages